Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

AMERITHRAX, l'Amérique face à la menace bactériologique.

Par Virginie Ikky

 

Le 29 juillet 2015


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anthrax_suits.jpgQuelques semaines seulement après les attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis vont de nouveau être plongés dans la psychose du terrorisme, une deuxième vague moins spectaculaire mais bien plus pernicieuse : des lettres contaminées, contenant des spores de la maladie du charbon, sont adressées anonymement à des médias et des hommes politiques. Une attaque bioterroriste d'un genre nouveau qui va déboucher sur une des enquêtes les plus complexes de l’histoire des Etats-Unis : AMERITHRAX.

 

Le charbon est une maladie qui touche principalement le bétail, les bovins en majorité, qui peuvent la transmettre à l’homme. La transmission d’homme à homme n'a toutefois pas encore eu lieu, ce qui en fait une maladie peu fréquente à l'état naturel. On recense trois formes de charbon chez l’homme : la forme cutanée, contractée par entrée des spores au niveau d’une coupure ou d’une excoriation ; la forme intestinale, contractée à la suite de l’ingestion d’aliments contaminés, principalement de la viande ; et la forme pulmonaire, due à l’inhalation de spores en suspension dans l’air. Ces trois formes du charbon peuvent entraîner la mort si elles ne sont pas traitées rapidement. Les symptômes apparaissent dans les 7 jours suivant le début de l’infection. La forme pulmonaire est la plus mortelle et se manifeste au départ comme un rhume banal, qui évolue en quelques jours avec l’apparition d’importants troubles respiratoires provoquant un choc septique. Cette forme de charbon est quasiment toujours mortelle en l’absence de traitement, le plus connu étant l'antibiotique CIPRO. Les cas d’infection chez l’homme sont presqu’intégralement confinés au pays d’Afrique et d’Asie.

 

L’agent infectieux du charbon est la bactérie Bacillus anthracis. Le charbon est le terme courant pour désigner la bactérie - en anglais, l’anthrax. En l’absence de transmission d'homme à homme, ce sont les propriétés de diffusion des spores par l'air qui font du charbon, potentiellement, une menace bioterroriste redoutable. L’emploi d’agents bactériologiques demeure toutefois un outil d’attaque rarissime, peu maniable, et nécessitant des installations sophistiquées.

 

Osho_(Bhagwan_Shree_Rajneesh)_-_Mug_shot_Multnomah_County_Oregon_USA_1985.jpgSur le sol américain, la première attaque bactériologique a eu lieu en 1984 dans la ville de The Dalles, état de l’Oregon, lorsque plusieurs restaurants ont été infectés par la bactérie de la salmonelle. 751 personnes avaient été touchées par cette contamination fomentée par des partisans de Bhagwan Shree Rajneesh (plus tard connu sous le nom d’Osho), un gourou indien. L’enjeu de l’attaque était l’élection du comté de Wasco, les partisans du gourou espérant neutraliser une partie de la population le jour des élections, afin que leurs propres candidats augmentent leurs chances d’être élus. 751 personnes ont ainsi contracté la salmonellose; 45 d'entre elles ont été hospitalisées. Il n’y a eu aucun décès.

 

Une semaine après les attentats du 11 Septembre 2001, une première série de lettres contaminées à l'anthrax parvient à divers médias, ABC NEWS, CBS, NBC, le NEW YORK POST, et le NATIONAL ENQUIRER. Robert Stevens, la première personne décédée, travaillait dans un tabloid et meurt le 5 Octobre 2001, quatre jours après son hospitalisation pour un syndrome inconnu. L’apparition brutale de la maladie du charbon, en octobre 2001, au sein de la rédaction d’un journal de Floride, a immédiatement orienté les recherches sur la piste d’une contamination délibérée, et non accidentelle. Il est vrai que le terrain était déjà préparé : depuis plusieurs mois, l’hypothèse de l’utilisation du bacille de charbon par des organisations terroristes était avancée par plusieurs responsables politiques, avec en première ligne, Donald Rumsfeld, secrétaire d'état à la défense, farouche néo-conservateur habitué des déclarations chocs et toujours prompt à prévoir le pire. Toutefois, déjà sous Bill Clinton, William Cohen, qui a précédé Rumsfeld à la Défense, évoquait « une hypothétique dispersion de germes d’anthrax dans le métro de la capitale Washington, qui ferait des dizaines de milliers de morts ».

 

anthrax_reward.jpgDeux autres lettres contaminées au charbon ont été adressées à deux sénateurs démocrates, Tom Daschle du Dakota du Sud et Patrick Leahy du Vermont. À l'époque, Daschle était le chef de la majorité du Sénat et Leahy était à la tête de la commission judiciaire du Sénat. La lettre Daschle a été ouverte par un assistant, Grant Leslie, le 15 Octobre, entraînant la fermeture immédiate du service de messagerie du gouvernement et une paralysie de la vie politique. La lettre Leahy a été découverte dans un sac de courrier, le 16 novembre. Un employé des postes, David Hose, a contracté la maladie. Les lettres envoyées aux médias contenaient une substance brune grossière, alors que la substance contenue dans les lettres du Sénat était une poudre sèche très raffinée composée d'environ un gramme de spores presque pures. Les lettres étaient également accompagnées de messages codés.

 

Les lettres New York Post et NBC News contenaient la note suivante, avec des lettres en gras:

Amerithrax-letter-a.jpg09-11-01

THIS IS NEXT

TAKE PENACILIN [sic] NOW

DEATH TO AMERICA

DEATH TO ISRAEL

ALLAH IS GREAT

 

 

 

La deuxième note qui a été adressée aux sénateurs Daschle et Leahy se présentait ainsi :

09-11-01

YOU CAN NOT STOP US.

WE HAVE THIS ANTHRAX.

YOU DIE NOW.

ARE YOU AFRAID?

DEATH TO AMERICA.

DEATH TO ISRAEL.

ALLAH IS GREAT.

 

Au moins 22 personnes ont développé des infections à la maladie du charbon. Cinq sont morts du charbon pulmonaire : Robert Stevens, et deux employés de la poste, Thomas Morris Jr. et Joseph Curseen. Pour les deux dernières victimes, Kathy Nguyen, une immigrée résidant dans le Bronx qui a travaillé à New York, et Ottilie Lundgren, une veuve de 94 ans vivant dans le Connecticut, l’origine de la contamination demeure inconnue.

 

L'enquête AMERITHRAX est confiée à une unité spéciale du bureau du FBI de Washington. A ses débuts, et sous la pression du politique, l'enquête s'oriente vers Al-Qaeda, mais aussi vers l'Irak, directement désigné comme ennemi de l’Amérique depuis des années, et accusé de détenir des armes non conventionnelles. Les responsables de la Maison Blanche font pression sur le FBI afin qu'il conclut qu'il s'agit d'une deuxième vague d'attentats menés par Al-Qaeda après ceux du 11 Septembre. Pendant les briefings de renseignement du président, on reproche au directeur Mueller son incapacité à démontrer que les spores sont l'œuvre du terroriste Oussama Ben Laden. Le FBI savait dès le début que le bacille utilisé était d'une pureté nécessitant un équipement très sophistiqué et qu'il était peu probable qu'il ait été produit dans des caves d'Afghanistan. Dans le même temps, le président Bush et le vice-président Cheney spéculent lors de prises de parole sur la possibilité d'un lien entre les attaques à l'anthrax et Al-Qaeda. Les médias sont des relais de choix pour faire passer le message dans la population et le Guardian rapporte début octobre que les scientifiques américains ont sourcé l'Irak comme pays de production de l'anthrax. Le lendemain, le Wall Street Journal publie un éditorial accusant Al-Qaeda d'avoir perpétré les envois de lettres, avec l'aide de l'Irak. Quelques jours plus tard, John McCain suggère sur le plateau du Late Show de David Letterman que l'anthrax pourrait venir d'Irak, et la semaine suivante, ABC News fait état d'une série de rapports indiquant que selon trois ou quatre sources militaires, de la bentonite a été isolée dans les spores, ce qui serait la signature chimique de l’anthrax irakien. Cette fausse information, démentie par la Maison Blanche reviendra pendant des années dans les médias américains, même après l'invasion de l'Irak, comme une preuve que Saddam HUSSEIN, non seulement possédait des «armes de destruction massive", mais les avait utilisées dans des attaques contre les Etats-Unis.

 

overview.jpgMais une fois l'ADN de l'anthrax analysé, les enquêteurs ont dû se rendre à l'évidence : la souche était issue de l'US Army Medical Research Institute for Infectious Diseases (USAMRIID), basé à Fort Detrick. Toutes les substances provenaient de la même souche bactérienne assez rare, connue sous le nom de souche Ames, isolée d'une vache dans l'Iowa. D'abord étudiée à Fort Detrick dans le Maryland, la souche Ames a ensuite été distribuée à seize laboratoires dont 3 à l’étranger. Dès lors, l'enquête s'est focalisée sur la poignée de personnes, ­ moins de 100, ­ ayant pu avoir eu accès à ce bacille.

 

Le profil recherché selon le FBI : un loup solitaire, un scientifique illuminé qui aurait voulu profiter du 11 septembre pour attirer l'attention du grand public sur les risques du terrorisme bactériologique et augmenter les crédits de la recherche, mais qui ne pensait pas forcément faire autant de victimes. Les lettres d'accompagnement se lisaient à première vue comme le travail d'un djihadiste, mais la traduction anglaise littérale « Allah is great » et les conseils de prise d'antibiotiques orientaient plutôt vers un scientifique sans rapport avec l'islam, surtout que les experts avaient noté que les lettres étaient pliées avec le "pli pharmaceutique», un pliage utilisé depuis des siècles pour contenir en toute sécurité et transporter des doses de médicaments en poudre.

 

Des dizaines de scientifiques sont ainsi passés au détecteur de mensonge. Lors des interrogatoires, ceux-ci étaient invités à indiquer qui pouvait avoir fait le coup. Le nom de Steven Hatfill a vite surgi. Il avait travaillé à l'USAMRIID pendant deux ans, entre 1997 et 1999, menant une recherche sur les virus Ebola et Marburg (un virus proche d'Ebola). En août 2001, il avait échoué à un test au détecteur de mensonge organisé par la CIA : Le détecteur avait coincé alors qu’Hatfill répondait à des questions sur son passé en Rhodésie du sud (actuel Zimbabwe) et en Afrique du Sud. On découvre en effet que la personnalité et le CV d'Hatfill recèlent des zones d'ombre sur sa période africaine. En Rhodésie du sud, à la fin des années 70, il a été membre ­ selon ses propres dires ­ des Selous Scouts, une unité d'élite de l'armée, au service de la minorité blanche qui a dirigé le pays jusqu'en 1980. Dans la guerre civile opposant la minorité blanche aux nationalistes noirs, les Selous Scouts ont été accusés d'avoir employé des armes chimiques et bactériologiques, notamment le charbon, et d'avoir provoqué la plus grande épidémie jamais enregistrée chez l'homme, plus de dix mille cas, sans compter les bovins infectés. Une anomalie totale dans un pays où les cas de charbon chez l'homme ne dépassaient normalement pas la vingtaine par an. Le docteur Meryl Nass, qui a enquêté sur l'épidémie, démontrera, preuves à l'appui, que l'infection est très probablement le résultat d'actes délibérés des Selous Scouts. Jim Parker, un ancien selous scouts, confirmera ces crimes de guerre dans son livre : « assignment selous scouts, inside story of a rhodesian special branch officer. » (1)

 


 

Le gouvernement rhodésien de l’époque avait donné son accord à un programme de guerre chimique placé sous l'égide des Selous Scouts et celle de Bob Symington, un toxicologue, qui a mis au point une contamination par des vêtements imprégnés avec le parathion, un pesticide absorbé dans la circulation sanguine au travers des follicules pileux. Une personne portant un article infecté mourrait dans les quatre ou cinq jours. Des pseudo soutiens de l’armée de la ZANLA, Zimbabwe African National Liberation Army, livraient des vêtements empoisonnés, mais aussi de la nourriture infectée avec le thallium, un poison qui attaque le système nerveux. Les cigarettes étaient empoisonnées en insérant dans les filtres des spores d'anthrax. En 1977, la guerre chimique atteint son pic avec la distribution de nourriture empoisonnée et de l'habillement infecté dans un programme secret utilisant les magasins ruraux. Les Selous Scouts ont également introduit la bactérie du choléra dans l'approvisionnement en eau du camp adverse, et infecté des milliers de bovins avec l’anthrax. Le pays paye encore aujourd'hui les dégats causés par l'emploi de ces armes.

 

Hatfill a donc des antécédents bien peu glorieux et correspond indéniablement au profil. Fin 2001, il est interrogé pour la première fois par le FBI. En mars 2002, ayant appris que le FBI s'intéressait à lui, son employeur le licencie. En juin, Barbara Hatch Rosenberg, présidente du groupe de travail sur les armes biologiques à la Fédération des scientifiques américains, est entendue au Sénat, en présence de Van Harp, le responsable au FBI de l'enquête «Amerithrax». Elle s'étonne de la lenteur de l'agence fédérale, alors que l'homme correspond au profil recherché. Quelques jours plus tard, l'enquête s'emballe.

 

L'appartement d'Hatfill est fouillé, ainsi qu'un hangar qu'il louait à Ocala, en Floride. Des chiens dressés à reconnaître les odeurs laissées ­ après leur décontamination ­ sur les enveloppes, sont amenés dans des lieux fréquentés par Hatfill. Le scientifique est mis sur écoute, surveillé 24 heures sur 24. Le 11 août 2002, devant les bureaux de son avocat à Alexandria, Hatfill, au bord des larmes, lit une déclaration pour dénoncer la fureur médiatico-policière qui a ruiné sa vie.

 

Mais le FBI persiste, intrigué par ses fanfaronnades et ses mensonges: l'homme s'est vanté d'avoir été dans les forces spéciales de l'armée américaine. Pour justifier un léger boitement, il racontait qu'il avait été blessé au combat. Il avait par ailleurs enjolivé son CV d'un faux doctorat... Sur son ordinateur, la police a trouvé un brouillon de roman, racontant une attaque bioterroriste (mais pas à l'anthrax). Enfin, deux des enveloppes tueuses portaient cette adresse d'expéditeur : «CM1, Greendale School, Franklin Park, NJ». Il n'existe pas de Greendale School dans le New Jersey. Mais l'école médicale que fréquentait Hatfill en Rhodésie jouxtait un quartier appelé Greendale. Cette coïncidence affole complètement les médias, bien qu’il existe beaucoup d’autres lieux portant le même nom. Les preuves demeurent très indirectes et Hatfill contre-attaque, menace de poursuivre le FBI et intente des procès contre divers médias. Aucune charge ne sera finalement retenue contre lui et il sera même indemnisé à hauteur d'environ 5 millions de dollars en mars 2008.

 

Le 1er Août 2008, Associated Press rapporte que Bruce E. Ivins, 62 ans, qui a travaillé pour les dix-huit dernières années dans les laboratoires à Fort Detrick, s’est suicidé. Le FBI était sur le point de porter des accusations contre lui, mais les preuves étaient en grande partie circonstancielles et le grand jury de Washington avait indiqué qu'il n’était pas prêt à émettre un acte d'accusation. Russell Byrne, un collègue qui a travaillé dans la division de bactériologie de l'installation de recherche de Fort Detrick, rapporta qu’Ivins avait été "harcelé" par des agents du FBI et hospitalisé pour dépression. Bruce Ivins avait des antécédents de troubles mentaux qui en ont fait le nouveau suspect idéal des attaques, après la mise hors de cause d'Hatfill. Son suicide a permis au FBI de stopper net l'enquête.

 

bruce-ivins.jpgBruce Ivins était considéré comme un microbiologiste très qualifié et a d’ailleurs aidé le FBI en octobre 2001, lorsque les fausses lettres à l’anthrax pullulaient. Ivins et ses collègues ont ainsi travaillé de longues heures à distinguer les vrais lettres des nombreux canulars à la farine et ont également aidé le FBI à analyser la matière récupérée d'une des enveloppes envoyée au sénat. Il fut soupçonné d’avoir donné les fausses informations à ABC NEWS. Le média avait en effet annoncé que «quatre sources bien placées» attestaient du fait que des traces de l’additif chimique de la bentonite avaient été trouvées dans les échantillons d'anthrax, la signature chimique de l'anthrax irakien. On présume qu’Ivins était l'une des quatre sources mais ABC NEWS n'a jamais confirmé.

 

Quand en mars 2008, les poursuites sont officiellement abandonnées contre Hatfill, Ivins devient très perturbé, montrant de graves signes de stress, et perdant du même coup l’accès aux zones sensibles de son unité. Le 19 mars 2008, Ivins est retrouvé inconscient à son domicile et envoyé à l’hôpital.

 

 En Juin 2008, Ivins est interné dans un hôpital psychiatrique. Le FBI a déclaré que lors d'une séance de thérapie de groupe, le 9 Juillet 2008, le Dr Ivins était particulièrement bouleversé. Il aurait révélé à la psychologue ainsi qu'à d'autres membres du groupe qu'il était suspect dans l'enquête sur l'anthrax et qu'il était en colère contre les enquêteurs, le gouvernement et le système en général. Il a prétendu avoir un plan visant à tuer des collègues et d'autres personnes qui lui avaient fait du tort, qu'il avait un gilet pare-balles, et qu'il allait obtenir une arme à feu dans les prochains jours. Il a ajouté qu'il allait «sortir dans un flamboiement de gloire.» Interrogé par le FBI sur les enveloppes et son implication éventuelle, Ivins aurait admis qu'il souffrait de pertes de mémoire, indiquant qu'il lui arrivait de se réveiller habillé et de se demander s 'il était sorti de son domicile pendant la nuit . Vers la fin du mois de juillet 2008, les enquêteurs ont notifié à Ivins que des poursuites allaient être engagées à son encontre. Il se suicide le 28 juillet.

 

Le 6 Août 2008, le procureur fédéral Jeffrey Taylor déclare que Bruce Ivins est le "seul coupable" dans les attaques à l'anthrax de 2001. Bruce Ivins aurait tenté d'utiliser sa fonction pour mener les enquêteurs vers de fausses pistes, s'était immunisé contre la maladie du charbon en septembre 2001, était l'une des quelques 100 personnes ayant accès à la souche, et aurait utilisé dans un courriel un langage similaire à celui employé dans l'un des envois. Le Los Angeles Times a par ailleurs affirmé qu'Ivins avait profité des attaques parce qu'il était co-inventeur de deux brevets pour un vaccin contre l'anthrax. Les précédents vaccins étaient sujets à controverse, accusés d'avoir causer le syndrome de la guerre du golfe dont souffraient les vétérans. Bruce Ivins redorait son blason avec ce vaccin, sans compter les retombées financières.

 

Un rapport du FBI publié le 19 Février 2010 fournira des explications sur le codage des lettres accompagnant le bacille. Après la perquisition de sa maison, Ivins avait été aperçu en train de jeter une copie d'un livre intitulé « Gödel, Escher, Bach: An Eternal golden Braid », publié par Douglas Hofstadter en 1979, un best-seller dans lequel on pouvait lire notamment une description des procédures de codage / décodage, ainsi qu'une illustration sur la manière de cacher un message dans un texte avec des caractères en gras.

 

g-del-escher-bach-the-eternal-braid-at-34.jpgEn isolant les lettres écrites en gras dans les messages, on obtient TTT AAT TAT. Les lettres T, A, C, G sont utilisées pour coder l'ADN. Les groupes de 3 lettres forment des codons, ce qui signifie que chaque séquence de trois acides nucléiques va désigner un acide aminé spécifique. Le rapport explique ensuite la procédure de décodage (2) :

 

Those three letter sequences can be decoded in two ways:

 

TTT = Phenylalanine (single-letter designator F)
AAT = Asparagine (single-letter designator N)
TAT = Tyrosine (single-letter designator Y)


So, the coded message in the media letter is either PAT or FNY or
both.(le message décodé est soit PAT, soit FNY, soit les 2)

Pat is the nickname of a former co-worker with whom Bruce Ivins had a fascination.(Pat est le surnom d'un ancien collègue de travail qui fascinait Ivins)

FNY appears to mean F**K NEW YORK.  Four of the five media letters were sent to news outlets in New York City.  (FNY signifie Fuck NewYork)

 

Le fameux message caché serait donc pour le moins trivial. Le rapport indique qu'il "était évidemment impossible pour le groupe de travail de déterminer avec certitude que l'une de ces deux traductions était correcte ".

 

La justice américaine a ainsi considéré que le cas était résolu. Les avocats de Bruce Ivins ont dénoncé les conclusions du département de la Justice. "Le gouvernement veut faire croire au peuple américain qu'après sept ans d'enquête et 15 millions de dollars des contribuables, il a trouvé le responsable des attaques haineuses de l'automne 2001. Rien n'est plus faux", estime l'un des avocats du suspect disparu, Paul Kemp. Effectivement, bien des questions subsistent sur cette étrange affaire.

 

Le Dr Alvin Fox, bactériologiste à l'université de Caroline-du-Sud, l'un des tout premiers experts sur l'anthrax aux Etats-Unis, se déclare «troublé» : «Il existe plusieurs techniques qui permettent de localiser précisément d'où vient l'anthrax, suivant son taux de raffinement ou encore comment il a été tamisé et séché. Et pourtant, le FBI n'a livré aucune information là-dessus.» Autre spécialiste américaine de l'anthrax déjà citée, le Dr Meryl Nass ne croit pas à la théorie du savant fou isolé : «L'anthrax est très volatil. En remplissant les enveloppes, vous laissez forcément des traces tout autour, et il est impossible de les nettoyer. Le mieux, pour les masquer, est de le faire dans un laboratoire déjà utilisé pour la manipulation d'anthrax. L'autre solution est d'utiliser une "boîte à gants", mais c'est risqué : il est facile de retrouver ceux qui ont accès à un tel matériel".

 

Ces déclarations de scientifiques sont une manière civilisée de dire que le bacille du charbon est certainement l’œuvre d'une équipe de scientifiques travaillant au sein d'un des laboratoires de l'armée américaine, ce qui revient à défendre la thèse d'un attentat sous faux drapeau, une théorie de la conspiration qui revient sans cesse également au sujet des attentats du 11 septembre 2001.

 

Les attentats du 11 septembre 2001 ont déchaîné les conspirationnistes, et l’enquête AMERITHRAX n’a pas échappé aux critiques et aux soupçons. Il faut dire que le gouvernement de Georges W. BUSH s’est particulièrement illustré dans la dissémination de la peur des armes de destruction massives, l’anthrax notamment, avec le fameux emploi de la fiole de poudre blanche par Colin POWELL à l’ONU, en février 2003, un mois avant l’invasion de l’Irak. Désireux d’obtenir le feu vert de l’ONU avant son intervention, les USA avaient multiplié les fausses informations sur l’armement de l’Irak, ses liens avec Al-Qaeda et donc son implication dans les attentats du 11 septembre 2001.

 

powel.jpgLa présentation faite par Colin Powell à l’ONU en Février 2003 s’intitulait « Failing to disarm » et se proposait de présenter les preuves que l’Irak de Sadam Hussein disposait et était en train de fabriquer des armes de destruction massive.

 

A l’aide de bandes sonores, de photos satellites et de cartes, le Secrétaire d’Etat américain dénonçait des «faits et des comportements» qui montraient que le Président iraquien, Saddam Hussein, et son régime n’avaient aucune intention de se débarrasser de leurs armes de destruction massive mais au contraire d’en acquérir davantage.

 

S’agissant des armes biologiques, Colin Powell indiquait qu’une seule cuillère à café d’anthrax sec dissimulé dans une enveloppe avait suffi à faire fermer le Sénat américain à l’automne 2001, tué deux employés des services postaux et que l’UNSCOM estimait que Saddam Hussein avait pu en produire jusqu’à 25 000 litres. Cette quantité suffirait à remplir des dizaines de milliers de cuillères à café d’anthrax. Colin Powell affirmait que l’Irak disposerait de structures de production mobiles d’armes biologiques, illustrant ses propos par la projection de photos de camions et de wagons servant d’installations mobiles et de laboratoires de production d’agents biologiques.

 

Colin Powell affirmait que les liens entre le terrorisme et l’Irak remontaient à plusieurs décennies. Bagdad avait formé le Front de libération de la Palestine pour le maniement d’explosifs et d’armes de petit calibre. Saddam Hussein avait également utilisé le Front de libération de la Palestine pour acheminer de l’argent aux familles des kamikazes palestiniens afin de prolonger l’Intifada. L’Irak abriterait un réseau de terroristes dangereux mené par Abu Musab Al-Zarqawi, un associé et un collaborateur d’Oussama Ben Laden. Les Etats-Unis disait savoir que les membres des services de renseignement iraquiens et des membres du réseau Al-Qaeda s'étaient rencontrés à plusieurs reprises.

 

L’anthrax a très clairement été utilisé sans vergogne au plus haut niveau international par les officiels américains qui semblaient ignorer les conclusions de l’enquête de terrain sur l’origine locale du bacille. Contraint d’enquêter sur une piste intérieure, le FBI a dès le départ privilégié la piste du loup solitaire, le militaire désaxé et isolé, parfait bouc émissaire, tel que Bruce Ivins. Toutefois, de nombreux éléments mettent sérieusement en doute la culpabilité du défunt.

 

Aucune analyse graphologique n'a ainsi réussi à lier les lettres contaminées à l'anthrax aux échantillons d'écriture connus d’Ivins. Aucune fibres textile saisies ne correspond à celles trouvées sur le scotch utilisé pour sceller les enveloppes. Aucun stylo correspondant à l'encre utilisée pour écrire sur les enveloppes n’a été trouvé, ni aucune coupure de presse relatant l’enquête. Le FBI n'a surtout pas voulu tester l'échantillon d'ADN trouvé sur la lettre adressée au sénateur Leahy. Quant au mobile sur le vaccin, l’expert Meryll Nass note qu’il est dénué de sens, les scientifiques ne touchant pas de royalties sur le marché des vaccins.

 

En outre, l'anthrax contenu dans les lettres était pourvu d'un revêtement de haute technologie anti-statique, du polyglass, une technologie très avancée, à la portée de seulement 4 ou 5 personnes sur le territoire américain selon l’expert Richard Spertzel, qui se comptait parmi eux, ajoutant qu’il lui aurait fallu un an de travail avec une équipe complète pour y arriver. Bruce Ivins ne figurait pas selon cet expert parmi les personnes qualifiées pour parvenir à ce degré de sophistication, et la thèse selon laquelle il aurait travaillé sur le bacille à l’abri des regards, le soir dans son laboratoire, est ridicule. Enfin, l'anthrax des lettres contenait du silicium, et pas celui contenu dans le flacon d’Ivins.

 

De quoi sérieusement remettre en cause la théorie du savant fou du FBI, d’autant qu’en avril 2015, une plainte d’un ancien agent est venue souligner l’indigence de l’enquête AMERITHRAX, et les manœuvres de la direction pour entraver le travail des agents. Le 2 avril 2015, un ancien agent du FBI a en effet déposé une plainte en dommages-intérêts contre son ancien employeur. Pendant quatre ans, de 2002 à 2006, Richard Lambert a été en charge de l'enquête Amerithrax. Lambert affirme qu'il a été renvoyé de son poste suite à sa dénonciation des conditions de travail en 2006  (3).

 

En août 2006, Lambert quittait ses fonctions d’enquêteur dans Amerithrax, peu de temps après avoir transmis, le 6 juillet précédent, un rapport émanant d’un lanceur d’alerte au directeur adjoint du FBI, dénonçant la mauvaise gestion de l’enquête :

  • sous-effectif chronique

  • insistance du bureau à assigner à l’enquête de nouvelles recrues du FBI récemment diplômées de l'Académie

  • expulsion de la Task Force du bâtiment de Washington et relégation à Tysons Corner, en Virginie, afin de libérer de l'espace pour les nouvelles unités anti pornographie du procureur général Ashcroft

  • transfert de deux Microbiologistes vitaux pour l’enquête vers un programme de formation linguistique de 18 mois en Israël

  • dissimulation délibérée du laboratoire du FBI de la découverte d'ADN humain sur l'enveloppe adressée au sénateur Leahy

 

  • refus du laboratoire du FBI de fournir des analyses scientifiques et des examens médico-légaux à l'appui de l'enquête

 

Il convient de rappeler par ailleurs qu’en Avril 2008, CBS consacrait son émission "60 Minutes" aux errements de l’enquête, dénonçant une véritable manipulation de celle-ci par le FBI, qui était du même coup dans le collimateur du politique. Des voix au congrès s’élevaient pour réclamer une commission d’enquête. C’est à ce moment que la pression du FBI sur Bruce Ivins va devenir intolérable.

 

Nombreux sont ceux qui aujourd’hui affirment que les attaques à l'anthrax étaient le fait d’un groupe de l’intérieur, et qu'elles étaient destinées à jouer un rôle important dans la stratégie américaine de guerre mondiale contre le terrorisme. Les attaques ont été largement utilisées pour soutenir l'invasion de l'Afghanistan et, plus tard, l'invasion de l'Irak, pour justifier l'adoption du Patriot Act et soutenir le retrait du Traité ABM sur les missiles antibalistiques, un retrait fortement soutenu par les néo-conservateurs du think tank Project for the New American Century. Et de rappeler que le manifeste de ce Think Tank, "Rebuilding America's defense", écrit avant le 11 septembre 2001, semblait bien faire référence aux futurs attentats dans la phrase suivante :

« Further, the process of transformation, even if it brings revolutionary change, is likely to be a long one, absent some catastrophic and catalyzing event – like a new Pearl Harbor. »

"De plus, le processus de transformation, même s'il apporte un changement révolutionnaire, sera probablement long en l'absence d'un événement catastrophique et catalyseur - comme un nouveau Pearl Harbor".

 

 

Virginie IKKY, pour Greffier Noir

 

 

 

Sources :

 

1°) //www.amazon.fr/Assignment-Selous-Scouts-Rhodesian-Special/dp/1919854142

 

 

2°) //www.anthraxinvestigation.com/Coded-Message.html

 

 

3°) https://s3.amazonaws.com/s3.documentcloud.org/documents/1714250/former-fbi-special-agent-in-charge-richard.pdf

 

 

 



29/07/2015
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