Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

Buffet et Bontems, la prise d'otage de Clairvaux

Par Virginie Ikky,

 

Le 25 juillet 2010
               

buffet et bontems

L'affaire de Claude Buffet et de Roger Bontems est une charnière dans l'histoire judiciaire française. Son épilogue, et l'exécution d'un homme n'ayant pas de sang sur les mains, va lancer le combat de Robert Badinter dans l'abolition de la peine de mort. Cette affaire sera également l'occasion d'un pic sécuritaire dans les prisons et peut-être le début de l'émergence d'une conscience collective des détenus.

 

Claude Buffet est issu d'une famille modeste, fils d'une embouteilleuse (ouvrier qui met en bouteille) et d'un peigneur de laine. Il est violent, buveur, dépensier, et devient un adolescent rebelle et associal. Pour rompre avec son milieu, il s'engage dans la légion étrangère à 20 ans. Envoyé en Indochine, il quitte son unité le 6 octobre 1954 et reste absent 5 mois et 29 jours. Repris, il est placé en absence de détention. Il est rapatrié sur l'Algérie pour parfaire ses 5 ans et sert notamment au Maroc. A sa démobilisation le 4 août 1958, il est titulaire de la médaille coloniale, et des médailles commémoratives de la campagne d'Indochine et des opérations de sécurité et de maintien de l'ordre. Il travaille plus ou moins régulièrement comme majordome et chauffeur routier.

 

Coutumier des vols à l'arrachée et des agressions à main armée, il se marie tout de même et devient père en 1959. Le 18 janvier 1967, Claude Buffet vole un taxi. Le lendemain, en quête d'un mauvais coup, il joue les chauffeurs. Soudain, il avise Mme Françoise Bésimensky, une belle jeune femme qui l'interpelle. Buffet la charge, comme un vrai chauffeur de taxi, mais au lieu de suivre la direction qu'elle désire, il l'entraîne dans une voie isolée près du Bois de boulogne. Se retournant vers elle, il la menace d'un pistolet et réclame son sac. La jeune femme refuse, résiste, hurle. Buffet tire. Elle s'écroule. Pour détourner les soupçons, il maquille le crime en acte sadique, dénudant le corps et enfonçant un poudrier dans le sexe de sa victime.

 

La police croira un premier temps que la victime, un mannequin marié à un médecin, avait été assassinée par un satyre. Mais des détails louches firent douter les enquêteurs, qui parvinrent vite à remonter jusqu'à Buffet, lequel fut arrêté le 8 février 1967. Trois ans et demi après, devant la Cour d'Assises de Paris, l'avocat général Dubost ne réclame pas la peine capitale pour ce criminel, arguant qu'il n'est pas pour la guillotine et qu'il vaut mieux que Buffet expie son crime, sa vie durant, derrière les barreaux. Le 15 octobre 1967, le jury condamne Claude Buffet à la réclusion criminelle à perpétuité. Mécontent du verdict (il voulait être condamné à mort), Buffet quitte le prétoire en vociférant qu'on n'a pas fini d'entendre parler de lui. Après un passage à Fleury-Mérogis, Buffet est envoyé à la centrale de Clairvaux, dans l'Aube. Il partage sa cellule avec un autre malfaiteur, du nom de Roger Bontems.

 

Roger Bontems, né le 20 septembre 1936 à Aydoilles dans les Vosges, était un parachutiste français. Après avoir fait la guerre d'Algérie, il est devenu moniteur parachutiste. Avec quelques économies, il s'achète une moto mais a un grave accident. A la suite d'une visite médicale, il rate le car du retour et, ayant un peu forcé sur l'alcool, il décide d'emprunter la voiture d'un type garé à Epinal. La sentence sera de 18 mois de prison, et Bontems ne s'en remettra pas. A la sortie de prison, ne trouvant pas de travail, il récidive : il prend un taxi, le fait stopper, éjecte le chauffeur, repart, braque un bistrot pour le contenu de la caisse. Bontems est cette fois condamné à 20 ans de prison. Il y côtoie Buffet. Très vite, Buffet, beau parleur, embrigade Bontems dans un projet d'évasion. Il ne sait pas que Buffet est à moitié fou et qu'il a décidé d'être condamné à mort à tout prix.

 

centrale de clairvauxLe matin du 21 septembre 1971, à l'heure du petit déjeuner, Buffet et Bontems se plaignent de douleurs abdominales. Ils sont envoyés à l'infirmerie accompagnés par quatre gardiens. A peine y sont-ils entrés que Buffet repousse un surveillant, qui en entraîne deux autres dans sa chute. Avec Bontems, il s'enferme dans l'infirmerie avec trois otages: le gardien Guy Girardot, l'infirmière Nicole Comte et un détenu-infirmier, finalement relâché. Tous trois sont tenus sous la menace de couteaux que Buffet et Bontems ont tirés de leur poche. Bontems a un opinel acheté à la cantine. Buffet, lui, a acheté par le biais d'un réseau de détenus une arme avec une lame longue de 20 centimètres, effilée comme un rasoir. Toute la journée, la France suivra l'événement via la télévision. Aux premières heures du 22 septembre, la police donne l'assaut et neutralise les deux mutinés. Les deux derniers otages gisent sur le sol dans une mare de sang, la gorge tranchée.

 


 

Après le drame de Clairvaux, la presse se livre à une campagne violente et systématique contre les détenus. Tous les détenus sans distinction sont tenus pour responsables du bain de sang. Des extraits du rapport rédigé par le juge Petit, sur la tentative d'évasion survenue à Clairvaux dans la nuit du 15 au 16 mai 1970, sont publiés par le quotidien Le Monde le 28 septembre 1971. Cette note fait état de violences gratuites subies par les détenus, couvertes et encouragées par le directeur de l'établissement. La publication de ces informations intervient au moment où l'indignation de l'opinion publique, organisée par la Chancellerie et la presse, qu'on devine devant la mort de l'infirmière et du gardien pris en otages par Buffet et Bontems, était à son comble.

 

Le 24 septembre 1971, journée de deuil pour les surveillants, à Fleury-Mérogis, des incidents très graves ont lieu chez les jeunes. Le matin, ceux-ci protestent contre l'absence de parloir, de travail et de promenade en tapant sur leurs portes. Le soir, une cinquantaine de surveillants pénètrent dans les cellules et se livrent à des violences contre de nombreux détenus. Le directeur du Centre Pénitentiaire participe à cette opération. Un éducateur, qui rapporte ces faits, M. Jacques Chort, est muté à Corbeil. La maison centrale de Clairvaux est peut-être la plus terrible et la plus sécuritaire de France. Elle est régulièrement le lieu de mutineries.

 

Il est apparu que les détenus Buffet et Bontems ont pu réaliser tranquillement leur prise d'otages, en ayant circulé dans l'enceinte de la Centrale de Clairvaux, bardés de planches de bois nécessaires à leur barricade, jusqu'à l'infirmerie, sans rencontrer le moindre contrôle. Beaucoup disent que le laisser-aller était entretenu sciemment dans l'attente que des faits graves se produisent afin de justifier un accroissement des mesures sécuritaires dans le fonctionnement des établissements pénitentiaires. Le 10 octobre 1971, René Pleven signe une circulaire pour exiger le renforcement la surveillance individuelle. Le 11 novembre 1971, 5000 personnes se rendent à un meeting de la Mutualité, appelé par le GIP, pour débattre de la situation carcérale française. Le lendemain, le ministre de la Justice René Pleven signe une circulaire supprimant les colis de Noël pour tous les détenus, en application des dispositions de l'article D. 423 du code de procédure pénale :

« Les tragiques évènements récemment survenus dans les prisons ont démontré qu'il n'était pas possible, en dépit d'une réglementation stricte, d'écarter totalement les dangers que comporte la surveillance de cette pratique... Les colis peuvent faciliter les tentations d'entrées clandestines d'objets ou de substances dangereuses pour l'ordre et la sécurité », annonce le Garde de Sceaux René Pleven.

 

buffet et bontemsJugés devant les assises de l'Aube du 26 au 29 juin 1972, Roger Bontems et Claude Buffet sont tous deux condamnés à mort, avec exécution prévue dans l'enceinte de la prison de la santé à Paris.

 

L'instruction et le procès ont montré que Bontems n'avait tué aucun des otages, mais la complicité active de Bontems au double assassinat lui faisait encourir la même peine que Buffet. Buffet est ravi, cette fois. Pendant le procès, à plusieurs reprises, il avait fait part de son désir de finir guillotiné:

"Comme vous l'ont dit mes avocats, Maître Thierry Lévy et Maître Crauste, on dit que je vous réclamerais la peine de mort...JE VOUS LE CONFIRME, et vous me la donnerez ! Mardi, quand j'ai quitté le Palais de Justice dans les fourgons, la foule réclamait A mort fumier ! Si elle savait qu'au fond, ça me rendait service..."

Il faut noter d'ailleurs que seul Bontems signa un pourvoi en cassation (lequel fut rejeté à la fin de l'été). Buffet, pressé d'en finir, refusa de signer le sien.

 

En novembre 1972, Thierry Levy et Rémi Crauste, allèrent plaider devant le Président de la République Georges Pompidou, la cause de leur client, en même temps que les défenseurs de Roger Bontems Robert Badinter et Philippe Lemaire. Même si Georges Pompidou n'avait jamais laissé exécuter un condamné à mort depuis son arrivée au Palais de l'Elysée en 1969, l'attitude de Buffet ne l'incita pas à la clémence. Le 27 novembre au soir, les quatre avocats reçurent un coup de téléphone leur annonçant que l'exécution de leurs clients aurait lieu le lendemain matin, vers 5 heures.

 

Le 28 novembre 1972, vers 4 heures 30, à la maison d'arrêt de la Santé, Buffet et Bontems furent réveillés et conduits au greffe pour l'ultime «toilette». Buffet se montra satisfait, mais ne fit aucun coup d'éclat. Il se prépara à mourir. A 5 heures 13, Bontems fut guillotiné par le bourreau André Obrecht. Sept minutes plus tard, ce fut le tour de Buffet.

 

Révolté par cette exécution d'un homme qui n'avait pas tué, Robert Badinter décrira le procès et ses suites dans son livre L'Exécution. Il poursuivra dès lors avec opiniâtreté son combat contre la peine de mort, qui sera abolie lorsqu'il sera ministre de la justice en 1981.

 

Virginie IKKY pour Greffier Noir

 

  
















25/07/2010
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