Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

Denise LABBE - Jacques ALGARRON, les amants de Vendôme

 

 Par Virginie Ikky,

 

Le 2 février 2009

 

détective labbé algarron

C'est le procès le plus retentissant de l'après-guerre, celui d'un couple infanticide, le meurtre prémédité de son enfant par la mère Denise LABBE, et la responsabilité morale du crime pour l'amant Jacques ALGARRON. Jean COCTEAU a dit que c'était le procès du siècle. Denise LABBE a avoué avoir noyé dans une lessiveuse sa fille bien-aimée de deux ans, Cathy. Jacques ALGARRON est accusé de l'y avoir poussée par des écrits enflammés dans lesquels il parlait de sublimer leur amour dans un acte fou : le sacrifice de l'enfant.

 

Denise LABBE vient d'une famille honorable dont le père est facteur. Elle fut mise en pension à DOL pour y suivre sa scolarité mais le décès de son père alors qu'elle est âgée de 14 ans stoppe net les ambitions de la jeune fille, décrite comme très intelligente. Elle doit cesser sa scolarité pour subvenir aux besoins de sa famille et prend une place de bonne à tout faire chez un boucher. Pendant l'occupation, elle raccommode du linge dans un camp d'aviation.

 

A 18 ans, elle passe le concours de l'institut nationale de la statistique à RENNES et obtient un emploi de secrétaire. Sur le plan sentimental, Denise est instable et fréquente plusieurs étudiants, jusqu'à ce qu'un interne de l'hôpital de LORIENT ne la séduise et qu'elle tombe enceinte. Mais celui-ci, par manque d'argent, tente l'aventure en Indochine et en revient fatigué et alcoolique. Denise a accouché entre-temps d'une petite fille prénommée Catherine et se sépare du médecin.

 

Elle est mutée à PARIS et comme la plupart des mères célibataires de l'époque, confie Cathy à une nourrice à VILLELOUVETTE en Seine-et-Oise, chez Madame LAURENT. Denise est décrite par la nourrice comme une mère attentionnée, qui se prive pour payer l'hébergement de sa fille et faire les voyages en train chaque semaine pour lui rendre visite. Cathy est une enfant adorée de sa mère et du couple nourricier qui s'émerveille du trousseau brodé main que la petite a reçu de sa mère. Toutefois, la vie de mère célibataire est compliquée et promet Denise à une existence morose, à moins de trouver un père à sa fille, et d'avoir enfin une vraie vie de famille.

 
Denise-Labbé-et-Jacques-Algarron.pngJacques ALGARRON, né le 26 janvier 1930, est le fils naturel d'un commandant d'infanterie. En 1944, il entre au prestigieux lycée Louis Le Grand, mais la comparution de l'un de ses demi-frères devant la Cour de Justice et sa condamnation à mort l'oblige à quitter l'établissement. Son nom de famille est, en effet, irrémédiablement sali et on craint les représailles à son égard. Il s'oriente vers Saint-Cyr où il est reçu en 1952.

                                                                                          

radar magazine Labbé AlgarronLe jeune homme a une vie sentimentale compliquée. En 1947, il est père à l'âge de 17 ans. En 1952, une de ses anciennes petites amies est enceinte à nouveau et garde son enfant malgré la réticence de Jacques. Denise et Jacques se rencontrent le premier mai 1954 à un bal rennais. Jacques ALGARRON est alors étudiant en philosophie et obsédé par les "surhommes", fleuron de la pensée philosophique de NIETZSCHE. Le surhomme est un "esprit libre", qui naîtra "parmi les meilleurs d'entre nous" : ceux qui auront surmonté la tentation de la décadence et se seront libérés du carcan de la morale judéo-chrétienne - artistes et philosophes, notamment. Leur couple se doit d'être extraordinaire et Denise doit prouver sa supériorité sur les autres femmes en reniant sa fille.

 

7 mois plus tard, ils sont réunis devant le Juge d'instruction.

Entre-temps, Denise LABBE a par trois fois tenté de tuer son enfant et est parvenue à ses fins à la quatrième tentative. La première fois, alors qu'elle est chez sa mère à RENNES, Denise LABBE reçoit une lettre de rupture de Jacques ALGARRON et manque de laisser tomber Cathy depuis le balcon. Elle se retient au dernier moment. 8 jours plus tard, elle fait tomber Cathy dans une écluse, après qu'ALGARRON l'ait menacée de la quitter pour une autre. Cathy est repêchée par miracle. Les témoins disent que Cathy commencent à comprendre qu'elle est en danger et qu'elle ne cesse de réclamer sa grand-mère. 2 semaines plus tard, elle jette de nouveau l'enfant à l'eau chez la nourrice. On retrouve l'enfant encore par miracle, toute bleue et frigorifiée.

 

A Vendôme, le 6 novembre 1954, elle noie sa fille dans une lessiveuse et envoie un télégramme à son amant : Catherine décédée à bientôt peut-être..Mais 2 jours plus tard, ALGARRON l'accueille de façon tout à fait glaciale et Denise reprend ses esprits en se livrant à la police.

 

Devant le juge d'instruction, Denise LABBE décrit Jacques ALGARRON comme un intellectuel pernicieux avec une philosophie du couple idéal qui se doit d'aller de souffrances en souffrances pour se sublimer. Elle rapporte ces conversations :

 

- "Il faut que tu immoles ton propre sang, seul ce sacrifice glorifiera notre amour" !

 

et ces lettres, comme le 12 septembre où Jacques ALGARRON écrit ; "il y a comme une volupté à abandonner une belle proie."

 

ou encore : "ce ne sera pas facile avec Cathy..sa grand-mère est toujours avec elle."

 

détective labbé algarronLes deux anciens amants comparaissent devant la Cour d'Assises du LOIR et CHER en 1956. Denise LABBE est défendue par Maître Maurice GARCON, et Jacques ALGARRON par Maître FLORIOT. Denise LABBE a avoué son crime depuis longtemps et Jacques ALGARRON est accusé de l'avoir poussé au crime, en la dominant intellectuellement, et en faisant d'elle un cobaye pour la recherche de son couple extraordinaire.

 

Jacques ALGARRON est mal à l'aise pour expliquer que toutes les tentatives de meurtre aient eu lieu la veille de leurs rencontres. Très paternaliste, le Président LECOQ lui reproche de ne pas avoir saisi que Denise n'avait pas son niveau intellectuel et qu'il avait donc une sorte de responsabilité morale sur la jeune femme. Denise LABBE sera condamnée à une peine de travaux forcés à vie et Jacques ALGARRON a une peine de 20 ans de travaux forcés. Louis PAUWELS fit ce commentaire dans Paris-Presse :

"C'est le justice humaine. Elle repose sur une idée pure et des moyens douteux. L'affaire Algarron ne pouvait être jugée que sur des interprétations psychologiques".

 

Le verdict concernant Jacques ALGARRON sera en effet fortement critiqué car il criminalise l'inspiration, et pourrait conduire à incriminer l'écrivain qui a peut-être inspiré ALGARRON, fervent lecteur des nourriture terrestres de GIDE ou de l'intrus d'ANNUNZIO. La responsabilité pénale d'ALGARRON était en effet plus que discutable. Le verdict sanctionne avant tout la métamorphose d'une mère aimante en meurtrière, qui en 7 mois et après 3 tentatives, tue l'enfant qu'elle avait toujours chéri.

  

 

Virginie IKKY pour Greffier Noir

 

Source : Marcel Montmarron les grands procès d'assises



12/02/2009
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