Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

Eric Rudolph, l'attentat des jeux olympiques d'Atlanta

Par Virginie Ikky

 

Le 18 juin 2015

 

 

Un an après l'attentat d'Oklahoma City, l'Amérique fait de nouveau face à un "homeground terrorist" issu des milieux ultra-conservateurs et survivalistes, un combattant anti-avortement auteur de plusieurs attentats à la bombe, dont le plus célèbre sera filmé en direct par les caméras du monde entier. 

 

jo.jpgEric Rudolph est né le 19 Septembre 1966, à Merritt Island, en Floride. Après le décès de son père en 1981, Rudolph, âgé de 15 ans, déménage avec sa mère et ses frères à Nantahala, Comté de Macon, dans le sud-ouest de l’état de Caroline du Nord. Scolarisé à domicile, il devient charpentier-menuisier, comme son frère aîné Daniel. Sa mère est une survivaliste, idéologie basée sur l’autonomie et la défiance vis-à-vis de l’Etat central. La famille vit en autarcie, possède son propre générateur, filtre l'eau, constitue des réserves de nourriture et d'armes. Elle fréquente la Church of israel, église affiliée au mouvement Christian identity. En Août 1987, Eric Rudolph est enrôlé dans l'armée américaine, à Fort Benning en Géorgie. Mais simple soldat, il est renvoyé pour consommation de cannabis. Après l'armée, Rudolph reprend une vie d'adulte en marge, payant tout en espèces, refusant d'apposer son nom sur les factures d'électricité ou ses comptes bancaires. Il suit en cela les préceptes de la Christian identity, une église extrémiste d’où est issu le mouvement Aryan nations, prêchant que les blancs sont le peuple élu de Dieu, condamnant fermement l'homosexualité, la prostitution et l'avortement, entre autres.

 

family.jpgLa majorité des adeptes de cette église se revendique « pré-Adamiste ». Ils croient qu’Adam et Eve sont les authentiques ancêtres de la race blanche, et qu’ils auraient été précédés sur terre par des races inférieures non-caucasiennes, identifiées comme les "bêtes des champs" par la Bible (Genèse 1:25); Pour étayer cette théorie sur l'identité raciale d'Adam, ses promoteurs soulignent que l'étymologie hébraïque du mot «Adam» se traduit par «être rouge», rouge par le sang, seuls les Caucasiens étant capables de rougir puisque l'hémoglobine n'apparaîtrait que sous une peau pâle... Les adeptes affirment qu’Adam fut créé il y a 6000 ans, tandis que les races non-caucasiennes seraient apparues à des époques plus anciennes.

 

Une autre branche, la "Double SeedLiner » croit qu’Eve fut séduite par le serpent (Satan) mais coucha ensuite avec Adam, donnant naissance à des jumeaux de pères différents: l'enfant de Satan, Caïn, et le fils d'Adam, Abel. Caïn serait l'ancêtre des Juifs et des races non-adamiques. Ironiquement, la doctrine de la double lignée de la Christian Identity trouve son origine dans la littérature rabbinique juive, mais elle est ici retournée afin d'identifier les personnes blanches aux enfants d'Adam, et les juifs aux fils du serpent.

 

Une des influences majeures du mouvement est un livre publié en 1900 par Charles Carroll intitulé « The Negro a Beast or In the Image of God? » développant l'idée qu’Adam serait l’ancêtre de la race blanche, créée à l'image et à la ressemblance de Dieu, tandis que les « Nègres » (sic) ne seraient que des bêtes pré-adamites foncièrement immorales.

 

Le mouvement Christian identity est raciste, antisémite et créationniste. Le racisme en est le corpus idéologique principal, la plupart des adeptes soutenant la ségrégation. Certains croient que les Juifs seraient génétiquement contraints au satanisme et voués à comploter contre la lignée adamique. Les adeptes adhèrent aux vues chrétiennes orthodoxes sur la place des femmes, l'avortement, et l'homosexualité, et voient le métissage racial comme un péché et une violation de la loi divine.

 

Certains adeptes suivent la loi mosaïque de l'Ancien Testament (par exemple, les restrictions alimentaires, le septième jour du sabbat). Ils insistent sur l'utilisation des noms hébreux originaux pour se référer à Dieu (Yahvé) et Jésus-Christ (Yahshua). La Christian identity croit en la Seconde Venue et l’Armageddon. Ils rejettent l'étiquette d'antisémite arguant que, selon leur doctrine, les vrais sémites sont aujourd'hui les habitants des grandes nations blanches chrétiennes du monde occidental .

 

Cette doctrine affirme que l'une des "racines du mal" réside dans les conditions de la création monétaire au profit d'un système bancaire contrôlé par les races pre-adamites. La création de la Réserve fédérale en 1913, transférant le contrôle de la monnaie du Congrès aux institutions privées, était inconstitutionnelle mais aurait permis aux banquiers internationaux de prendre le contrôle de l'Amérique. Les cartes de crédit et les factures informatisées sont considérées comme l'accomplissement de l'Écriture biblique mettant en garde contre "la bête et son chiffre d'Homme" tels que cités dans Apocalypse de Saint-Jean.

 


 

Rudolph évolue ainsi dans les milieux extrémistes blancs, mène une vie marginale, cultive et vend de la marijuana à grande échelle, lit beaucoup de philosophie et surnomme la télévision "the electronic jew". Il passe à l’acte au cours des jeux Olympiques d’Atlanta, par un attentat à la bombe retransmis en direct sur les télévisions du monde entier. La bombe, truffée de clous et de vis, est cachée dans un sac à dos. L'agent de sécurité Richard Jewell la trouve avant qu'elle n'explose; le dispositif détonne alors que les équipes de sécurité tentent d'évacuer la zone. Une femme est tuée, 100 personnes blessées.

 

Olympic_bombing_site.jpgLa victime  Alice Hawthorne, une femme noire de 44 ans, mère divorcée de trois enfants et femme d'affaires à succès, était venue assister avec une de ses filles aux matchs de l'équipe américaine de basket-ball. Melih Uzunyol, un caméraman turc accouru vers l'explosion décédera plus tard d'une crise cardiaque.

 

Rudolph a revendiqué son action  dans une déclaration de 2005 : « À l'été 1996, le monde a convergé vers Atlanta pour les Jeux Olympiques. Des millions de gens ont afflué pour célébrer les idéaux du socialisme global. Les multinationales ont dépensé des milliards de dollars (...) La chanson "Imagine" de John Lennon a été choisie pour thème des Jeux de 1996, alors que leur but est de promouvoir des idéaux méprisables (cf multiracialisme). L'objectif de l'attaque était de dénoncer aux yeux du monde entier le gouvernement de Washington responsable d'une abominable politique d'avortement à la carte. Le plan était de forcer l'annulation des Jeux, ou au moins de créer un état d'insécurité susceptible de vider les rues autour des sites. »

 

La police et les médias vont fondre dans un premier temps sur Richard Jewell qui sera crucifié dans la presse, avant d’être mis hors de cause. Son tort aura été d'être le premier arrivé sur les lieux et d'avoir aidé activement les forces de police. Profondément atteint par ces accusations, Jewell est mort en 2007 .

 

Eric Rudolph passe au travers des mailles du filet et continue sa campagne d'attentats :

 

- En janvier 1997 dans une clinique pour femmes d’Atlanta pratiquant l'avortement, six personnes sont blessées par l'explosion de deux bombes.

 

- En Février 1997, un attentat à la bombe dans une boîte de nuit gay à Atlanta, fait plusieurs blessés mais aucun décès.

 

- Janvier 1998: nouvel attentat à la bombe dans une clinique pour femmes à Birmingham. Un garde de sécurité, Sanderson, est tué; une infirmière, Mlle Lyons, est grièvement blessée

 

lyon.jpgRudolph est identifié par un témoin de l'attentat de 1998 qui l'a vu fuir la scène à bord d'une camionnette et a noté le numéro de la plaque d'immatriculation. La police établit un lien avec les précédentes attaques en raison de la conception similaire des engins, notamment l'utilisation de clous ou la pose de bombes secondaires destinées à frapper les intervenants d'urgence.

 

Un mandat d'arrêt fédéral est émis contre Rudolph pour l'attaque de la clinique de Birmingham. Le FBI promet une récompense de 1 million de dollars pour toute information menant à son arrestation. Sa famille le soutient totalement. Le 7 Mars 1998, Daniel Rudolph, le frère aîné d'Eric, se coupe l'une de ses propres mains à la scie électrique et filme la scène pour "envoyer un message au FBI et aux médias". Une greffe chirurgicale la lui restituera.

 

rudolph.jpg.pngLe 5 mai 1998, Eric Rudolph intègre la liste des "10 most wanted" du FBI, la liste des 10 fugitifs les plus recherchés. En Juillet 1998, il visite une vieille connaissance à laquelle il achète un équipement de survie. Il lui affirme se diriger vers les collines de la Caroline du Nord. Il devient aux yeux des suprématistes et des extrémistes anti-gouvernementaux un authentique héros, ce qui facilite probablement sa fuite. Des enquêteurs affirment cependant que Rudolph aurait réellement passé plusieurs années en cavale, seul et sans aide extérieure, dans ces montagnes de Caroline du Nord qu'il connaissait si bien. Se sachant l'objet d'un mandat d'arrêt fédéral dès février 1998, Eric Rudolph s'était aménagé des planques et constitué des réserves de denrées non périssables. Il ne voyageait que de nuit, connaissait l'emplacement de cabanes inoccupées et s'approchait à l'occasion des villes pour faire les bennes des restaurants et supermarchés. Il est arrêté le 31 mai 2003 par un jeune officier de police alors qu'il fouille une benne de supermarché de la ville de Murphy en Caroline du Nord. Rudolph a des chaussures récentes et se présente dans un état de propreté et de forme étonnant. Il est rasé de près mais n'est curieusement pas armé et ne résiste pas à l'arrestation.

 

 

 

Le Procureur Général ayant autorisé la peine de mort, l'avocat de Rudolph veut négocier le plaider coupable contre l'incarcération à vie. Le 8 Avril 2005, le Département américain de la Justice annonce qu'un accord a été trouvé après que le FBI ait découvert, sur les indications de Rudolph, 113 kg de dynamite cachés dans les forêts de Caroline du Nord. Cette révélation de l'emplacement de la cache était une des conditions de la transaction.

 

Rudolph a publié une déclaration rationalisant et expliquant ses actions. Il aurait attaqué une société décadente dans laquelle l'avortement et l'activisme gay sont devenus la norme. Il affirme que la négociation d'un accord avec la justice était un choix tactique de sa part et en aucune façon une reconnaissance de la légitimité morale du gouvernement à le juger. Il présente ses excuses aux victimes des JO d'Atlanta mais pas à celles des autres attaques. Dans sa déclaration, Rudolph pavoise, expliquant que les jurés l'auraient certainement acquitté pour les attentats contre les planning familiaux. Il revendique un fort soutien populaire, soutient qu'il n'aura toutefois pas eu le courage de mettre à l'épreuve en plaidant coupable au risque de la peine capitale. Eric Rudolph met sur le même plan que les partisans du droit à l'avortement, les "pro-life" qui refusent de recourir à la violence, militants qu'il taxe d’hypocrisie et de lâcheté. Rudolph parle également de ce qu'il appelle la "légitimation de l'homosexualité". Il indique ressentir de l'empathie pour les homosexuels qu'il considère comme des malades, mais demande à ce que leur déviance reste cantonnée au domaine privé.

 

Les termes du plaidoyer coupable prévoyaient que Rudolph serait condamné à quatre peines de prison à perpétuité consécutives. Il est condamné le 18 Juillet 2005, à deux peines d'emprisonnement à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle, pour l'assassinat en 1998 du garde de sécurité. Il est par ailleurs condamné le 22 aout 2005 pour l'attentat d'Atlanta à deux nouvelles peines de prison à perpétuité consécutives.

 

Le 22 Août 2005, Rudolph est incarcéré à la prison fédérale Supermax de Florence dans le Colorado, le terminus des condamnés américains les plus dangereux. Comme les autres détenus de cette structure, il passe 22½ heures par jour dans 7,4 m2 de béton. Eric Rudolph s'y consacre à l'écriture et a publié en 2013 le livre « Between the Lines of Drift: The Memoirs of a Militant », disponible gratuitement sur internet.

 

Dans un communiqué publié après sa reconnaissance de culpabilité, Rudolph a nié être un adepte de la Christian identity, affirmant que son affiliation s'était limitée à une brève relation avec la fille d'un adhérent. Il se dit catholique. Pourtant, dans l'une des quelques 200 lettres non datées fournies à USA Today par sa mère, Rudolph déclare: «Je préfère vraiment Nietzsche à la Bible."

 

Virginie Ikky pour  Greffier Noir



18/06/2015
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