Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

Florence Rey, Audry Maupin, l'extrème-gauche à la dérive

 Par Virginie Ikky,

 

Le 16 juillet 2014


 

Florence Rey et Audry Maupin, au matin de l'arrestation de l'une et de la mort de l'autre, deviennent dans les médias les tueurs de flics, l'incarnation du couple du film nihiliste "tueurs-nés" d'Oliver Stone, et ce à la faveur d'une affiche du film retrouvée dans leur repère. Au procès pourtant, pas de provocations ni de revendications, la tueuse, seule survivante, est d'une rare timidité et totalement perdue. 

 

Florence Rey est née le 27 août 1975 à Argenteuil. C'est une petite fille modèle à l'école, éduquée dans un milieu catholique. Elle connaît une enfance très rude. Jean Rey, son père, est un ancien plombier, en arrêt maladie longue durée. Il souffre d'une maladie mentale grave, entend des voix qui le poursuivent et le persécutent à longueur de journée et fait de fréquents séjours en hôpital psychiatrique. Florence Rey grandit donc coincée entre un père dévoré par ses démons et une mère, institutrice, obnubilée par le souci de la respectabilité et la sauvegarde des apparences. Tandis que son mari reste cloîtré à la maison, Anne-Marie Rey donne le change et se bat, seule, sur le front du monde extérieur.

 

Audry Maupin est né le 20 avril 1972. Il est issu d'un milieu ouvrier et grandit lui dans la famille typique de post soixante-huitards tolérante et intellectuelle. Passionné d'escalade, il étudie la philosophie à l'Université de Nanterre. Audry est le frère d'une copine de classe de Florence, Lysiane, chez qui elle révise son bac D. La jeune fille modèle, qui étouffait dans son carcan, a le coup de foudre pour l'étudiant charismatique et se fait adoptée par les parents d'Audry.

 

maupin et reyAvec lui, Florence opère sa mue et se sent forte. En janvier 1994, Le couple commence à s'isoler. Ils abandonnent les études et se marginalisent. Audry Maupin est renvoyé d'un petit job d'animateur sportif à la ville de Paris, "pour incitation de mineurs à la débauche", selon le rapport administratif. Il a en effet rapporté des théories sur l'hypocrisie des rapports sexuels entre les grandes personnes et les enfants. Cette provocation n'arrange pas les finances du couple. Ils participent activement au mouvement anti-CIP de mars 1994. L'arrêt du mouvement rend amer Audry Maupin, qui rêvait d'un nouveau Mai 68, et se radicalise. Ils militent dans les rangs du Scalp (Section carrément anti-Le Pen) et dans la mouvance autonome. Au début de l'été, ils s'approprient un pavillon voué aux bulldozers, en bordure de l'A86, à Nanterre.

 

Les premières semaines défilent joyeusement au coeur de l'été. Le soir, les squatters des environs se retrouvent souvent chez Florence et Audry. On refait le monde jusqu'à l'aube. La plupart se réclament du situationnisme. Audry raffole de ces interminables assauts dialectiques. La Société du spectacle, de Guy Debord, devient son livre de chevet. L'automne arrive et la vie de bohème mine le couple dans le squat sans eau ni électricité. Les nuits sans sommeil n'amusent plus Florence. Lorsqu'elle pique du nez, Audry la rabroue. Mais, le lendemain, c'est lui qui décrète qu'il ne veut plus "vivre comme un clochard".

 

Un soir, enfin, il rentre avec l'idée de "faire quelque chose pour s'en sortir". Il lui dit que "l'argent, c'est la liberté". Elle le croit. Le 4 octobre 1994, Audry et Florence attaquent les policiers de garde de la pré-fourrière de Pantin pour leur dérober leurs armes.. A 21 heures 45, ils escaladent la grille encagoulés et se précipitent vers la guérite, tous deux armés d'un fusil à pompe. Ils avaient prévu de les attacher avec leurs propres menottes puis de repartir en métro jusqu'à leur squat. Après s'être emparés des Manurhin calibre 38 des deux policiers de garde, ils s'aperçoivent que les policiers n'ont pas de menottes et paniquent en pensant qu'on va les poursuivre. Ils sont coincés car ils n'ont aucun moyen de locomotion et braquent un taxi où se trouve déjà un passager, le docteur Monnier. Le chauffeur est un Guinéen de 49 ans, Ahmadou Diallo qu'Audry menace de son revolver en lui intimant l'ordre d'aller à Nation. Au docteur qui tente de les raisonner, Florence Rey répond: "Pas de psychologie, docteur!".

 

 

 

Arrivé sur la place de la nation le chauffeur du taxi aperçoit un véhicule de police garé et provoque un accident. Il sort en hurlant qu'ils vont le tuer. S'en suit une fusillade au cours de laquelle deux gardiens de la paix, Thierry Maymard et Laurent Gérard, ainsi que le chauffeur de taxi sont tués à bout portant par Audry Maupin. Les deux jeunes gens prennent ensuite en otage un automobiliste, Jacky Bensimon, et s'enfuient dans le bois de Vincennes. Pris en chasse par un motard de la police, ils ouvrent le feu avant d'être bloqués par un barrage. Une deuxième fusillade éclate. Un troisième policier, Guy Jacob, est tué. Audry Maupin est mortellement blessé et décédera le lendemain à l'hôpital du Kremlin-Bicêtre. Avant de se rendre, Florence Rey embrasse son compagnon. Jacky Bensimon est également blessé dans la fusillade.

 

mugshot de Florence ReyEmmenée à la police judiciaire, Florence Rey se mure dans le silence. Elle ne donne son nom qu'après 10 heures d'interrogatoire. Dès le lendemain, sa photo d'identité judiciaire fait la une des journaux. C'est la tueuse de flics, percluse de haine. La violence des actes causés par ces deux étudiants provoqua un vif émoi dans le contexte des manifestations étudiantes contre le CIP. La droite flaire le filon. Le Premier ministre Édouard Balladur demande la sévérité et le ministre français de l'Intérieur Charles Pasqua relance le débat sur la peine de mort.

 

A Nanterre, dans le squat, les policiers perquisitionnent et tombent sur un catalogue d'armes, des douilles de fusil de chasse, une affiche du film d'Oliver Stone " Tueurs-nés ". Dans la chambre de Florence Rey chez ses parents, ils saisissent de la littérature d'un groupuscule inconnu des fichiers, l'organisation de propagande révolutionnaire. En l'absence de déclarations de Florence Rey, la machine à fantasmes fonctionne à plein régime. Ils sont les nouveaux "Bonnie and Clyde". La deuxième cohabitation attise les haines et creuse le fossé entre les politiques à la Pasqua, symbole d'un état policier, et les jeunes de banlieue ou des facs qui se radicalisent. Des t-shirts à l'effigie de Florence Rey sont imprimés et des rappeurs dédient des chansons à Florence. Parmi ceux-ci, on peut citer le ministère A.M.E.R., Soprano (Le divan), LIM (Mon frère), Booba (100-8 zoo), Relic (Regarde), Mc Solaar (Gangster moderne), Kayna Samet.

 

Florence ReyCertains journalistes un peu fainéants avancent que leur braquage aurait pu être inspiré par la vision du film d'Oliver Stone " Tueurs nés ", parce qu'une affiche du film avait été trouvée dans le squat. La vieille rengaine de l'influence des films violents et des jeux vidéos sur les jeunes lobotomisés par les images. Sauf cette affiche a été apportée sur place par un photographe, qui voulait faire une belle histoire.

 

Une partie de la presse vit également dans les deux jeunes gens des héritiers d'Action Directe. le vol d'armes de policiers aurait pu être une action préparatoire pour mettre sur pied un groupe terroriste révolutionnaire ou être l'épreuve pour intégrer un groupuscule déjà existant. Mais là encore, au procès, aucune preuve n'est venue confirmer l'existence d'un groupe révolutionnaire plus vaste auquel auraient appartenu Florence Rey et Audry Maupin.

 

Florence Rey et Audry Maupin ont plus vraisemblablement été entraînés par leur propre marginalité et idéologie nihiliste. Face aux difficultés matérielles de la vie sans eau sans électricité et sans argent, ils voulaient s'armer pour faire des braquages de banque afin d'avoir de l'argent. Les avocats de Florence Rey lui ont conseillé de charger Audry Maupin, mais c'est sans compter sur l'état de prostration de Florence Rey qui semble s'être éteinte le soir du 4 octobre 1994. Elle parle toujours d'Audry au présent et ne parle qu'avec parcimonie au juge Stephan. Les experts, qui l'ont longuement examinée, décrivent un "état de sidération". Il faudra donc attendre plus d'un an pour que Florence Rey admette qu'un troisième homme participait à l'opération: il s'agit d'Abdelhakim Dekhar, un Algérien de 32 ans, qui faisait le guet à la fourrière, mais qui n'a pas pris part au rodéo meurtrier.

 

Le procès s'ouvrit en 1998 aux assises de Paris. Abdelhakim Dekhar comparaît pour "vol avec armes et association de malfaiteurs". Florence Rey est jugée pour meurtre et y apparut prostrée, se montrant presque incapable de s'exprimer au cours des deux semaines d'audience. Ses avocats, maîtres Henri Leclerc et Olivia Cligman lui reprochent même publiquement son attitude. Pour la défendre, ils la présentent comme une jeune fille qui a suivi par amour son compagnon dans son projet de braquage, sans en mesurer les conséquences. Les expertises balistiques prouvent qu'elle n'a tiré aucun des coups de feu mortels, ainsi que sur le rapport des psychiatres qui décrivent l'accusée comme une adolescente fragile ayant grandi dans un " cocon familial pathogène " marqué par la maladie mentale de son père. Ils mettent en évidence la passion fusionnelle de Florence Rey pour Audry Maupin sous l'emprise duquel elle était, la complémentarité malheureuse des deux personnalités et l'absence de dangerosité sociale de la jeune femme.

 

Florence Rey est condamnée à 20 ans de réclusion criminelle sans période de sûreté comme co-auteur du meurtre de l'un des policiers et complice de celui des trois autres victimes.

 

Elle purge sa peine d'abord à Fleury-Mérogis puis à la prison des femmes de Rennes. Les sollicitations de la presse sont nombreuses et elle les refuse obstinément, imposant le même silence à ses proches. En prison, elle est décrite comme une détenue modèle, studieuse et travailleuse. Elle est libérée, en fin de peine, le 2 mai 2009. La polémique fût alors relancée sur les réductions de peine dont elle a bénéficié de façon tout à fait normal. Le syndicat de police Alliance s'est dit choqué que des réductions de peine aient été accordées à une personne ayant tiré sur les policiers et a demandé l'ouverture d'un débat sur l'exécution des peines en France.

 

 

L'histoire de Florence Rey a été une source d'inspiration intarissable en littérature. David Foenkinos a écrit un roman, « Les coeurs autonomes ». Patrick Besson a écrit « Sonnet pour Florence Rey ». Chantal Montellier a écrit une bande dessinée, « Les damnés de Nanterre », en mettant en évidence le rôle du troisième homme. Gérard Lambert a consacré deux romans à l'affaire « D'eau et de braise », et « Comme un jeu d'enfants » des exemples parmi tant d'autres.

 

Le groupe de Rock The Kills lui ont dédié la chanson " Fuck the people ", et sa photographie figure sur la pochette de leur disque Black Rooster. Des groupes anarcho-punk français se revendiquent d'elle comme porte-drapeau d'un combat politique, notamment Dead Spike, Perfusés (J't'aurais aimée, Pousse au Krime) ou Pekatralatak dans On va tous mourir et Liberté. Cette chanson réclame sa libération et l'associe aux militants d'Action Directe. Le disque de Pekatralatak était également accompagné d'un texte racontant son procès. Bertrand Louis a donné son nom a l'une de ses chansons où il évoque un rêve d'évasion et de liberté qui ne peut se réaliser que hors la loi. Yves Simon a écrit Pardonnez pour Florence Rey, chanson dans laquelle il prend sa défense et demande l'indulgence pour une erreur de jeunesse. De même, Alain Souchon dans 8m² parle du quotidien d'une détenue qui a " foutu sa vie en l'air " parce qu'elle a voulu suivre son amant.

 

En novembre 2013, l'ancien complice Abdelhakim Dekhar s'est illustré en attaquant le quotidien Libération, BFMTV, ainsi qu'une banque de la Défense. Il est actuellement en  détention provisoire.

 

Virginie IKKY pour Greffier Noir

 

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16/07/2014
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