Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

Francis Heaulme, le routard du crime

Par Virginie Ikky,

Le 9 juillet 2013

 

 

francis heaulmeImpossible aujourd'hui de connaître exactement le parcours criminel de Francis Heaulme. A l'image des SDF invisibles aux yeux de la société, Francis Heaulme a évolué dans la nébuleuse parallèle des routards sans abris et a tué à l'écart des autres. Il n'a été stoppé que par l'acharnement d'un gendarme. L'affaire de Francis Heaulme se cristallise en effet autour du duel auquel se sont livrés le Gendarme Jean-François Abgrall et Francis Heaulme, qu'il rencontre pour la première fois dans une petite gendarmerie de la Manche, alors qu'Abgrall enquête sur le meurtre brusque et violent d'une aide-soignante. Le gendarme découvre médusé la pensée tortueuse et labyrinthique du SDF, qui avoue sans avouer, mélange les scènes de crime et joue avec les enquêteurs. Convaincu de la culpabilité et de la dangerosité de Heaulme, le gendarme ne va plus le lâcher.

 

Francis Heaulme grandit à Briey, en Meurthe et Moselle, dans une cité HLM, auprès d'une mère aimante et fragile, de sa grande soeur, et de son père, un homme violent qui frappait régulièrement son épouse et ses enfants. A l'adolescence, Francis Heaulme se met à boire. A 20 ans, le vélo devint sa passion. Il parcourt des dizaines de kilomètres à travers la région. En 1982, Heaulme apprend que sa mère a un cancer. Elle meurt deux ans plus tard. Le choc est terrible pour Francis Heaulme, qui ne vivait que par elle. Il tenta par la suite de se suicider plusieurs fois. Son père se remet en ménage avec une nouvelle compagne et la soeur de Francis, Christine, se marie. Francis Heaulme est exempté de service militaire en raison de "complications psychiatriques", et ne parvient pas à s'insérer à cause de son alcoolisme. A 26 ans, Francis Heaulme prend la route.

 

Heaulme, qui vivait replié dans son petit monde, a une âme de routard et voyage sans un sou sur des distances impressionnantes, à pied, en stop ou en train. Il rencontre parfois des compagnons de route, se fait interné en H.P. à sa propre demande et séjourne dans plusieurs foyers Emmaüs. Il trouve occasionnellement des petits boulots de ferrailleur ou de maçon. Devenu marginal, Francis Heaulme va laisser libre cours à ses pulsions violentes. Il tuera le plus souvent avec un compagnon de route, complice ou témoin.

 

Son premier meurtre, il le commet en novembre 1984, après avoir sympathisé avec Joseph Molins. Les deux conviennent de faire un bout de chemin ensemble. Ils deviennent surtout compagnons de boisson. Molins prend un jour en stop une jeune apprentie pâtissière de 17 ans, Lyonnelle Gineste, retrouvée nue, étranglée et poignardée dans un bois près de Pont-à-Mousson.

 

Le 30 décembre 1986, dans la région de Metz, Heaulme termine une soirée de beuverie avec deux compagnons d'un centre de désintoxication. Ils partent en voiture et forcent Annick Maurice, 26 ans, à monter dans la voiture. Son corps est retrouvé dans un bois le 27 avril 1987, à 10km de Metz.

 

Le 5 avril 1989, Heaulme, alors interné en HP à Antibes, kidnappe Joris Viville dans un camping. Le soir, il retourne au centre psychiatrique, nerveux et très angoissé, et annonce au personnel soignant avoir tué quelqu'un, mais le personnel croit qu'il délire. Le corps nu de Joris Viville est retrouvé deux semaines plus tard, caché derrière une citerne. Il a été étranglé et poignardé de nombreuses fois avec un tournevis.

 

Le 14 mai 1989, Heaulme poignarde et égorge Aline Pérès, sur une plage, à l'écart des autres estivants. Jean-François Abgrall, gendarme chargé de l'enquête, est impressionné par le crime, commis en plein jour, manifestement avec une rapidité et une sauvagerie très au-delà de la normale. Il a eu lieu en pleine journée, sur une plage fréquentée par des estivants, et personne n'a rien vu. C'est sans nul doute l'�uvre d'un tueur habité de pulsion qui tue sans raison apparente.

 

Il ressort de l'enquête que des gens ont aperçu deux hommes mal vêtus, certainement des vagabonds. Les gendarmes apprennent que de nombreux SDF fréquentaient le centre Emmaüs local. Mais le meurtre d'Aline Peres les a fait fuir, de crainte d'être accusé et incarcéré. Une recherche est lancée sur les noms figurant dans le registre.

 

jean-françois abgrallLe 19 juin 1989, Jean-François Abgrall reçoit un appel de la gendarmerie de Saint-Clair-sur-l'Elpe, dans la Manche : un dénommé Francis Heaulme a été interpellé. Presque immédiatement, pensant qu'Abgrall était un enquêteur de Saint-Lô et non de Brest, Heaulme dit qu'il a fait l'Armée, dans les transmissions, à Francfort, et vante sa technique pour tuer une sentinelle, en donnant un coup de couteau dans le cou, puis le c�ur, puis les reins. Entrée en matière incroyable, qui fait immédiatement penser à Abgrall qu'il a devant lui le meurtrier d'Aline Peres, et sans doute, tout simplement un meurtrier.

 

Francis Heaulme a cependant un alibi en béton puisqu'il hospitalisé à Quimper, à 80km de là, où une infirmière avait pris sa température à l'heure même du meurtre d'Aline Peres. Heaulme repart libre. Mais Abgrall s'obstine et va enquêter sur cet alibi et s'attacher à retrouver le second SDF aperçu par les plagistes. Il va à l'hôpital de Quimper pour vérifier l'alibi et découvre qu'Heaulme a pu s'absenter comme il voulait du service car l'infirmière de garde ne fait que noter la température du thermomètre posé sur la table de nuit .

 

En août, Abgrall se rendit au Service technique de recherches judiciaires de Rosny-sous-Bois et chercha à en savoir plus sur Heaulme et son parcours. On lui apprit que la brigade de recherche d'Avignon cherchait à en savoir plus sur le même Francis Heaulme. Dans le Vaucluse, il est recherché pour le meurtre de Jean-Joseph Clément, un agriculteur de 60 ans, retrouvé le crâne fracassé à coups de pierre, sans pantalon, non loin d'un centre Emmaüs. Là encore, Heaulme a dit aux enquêteurs avoir été hospitalisé.

    

Le gendarme Abgrall est informé par des collègues en novembre que Francis Heaulme est retenu dans une gendarmerie de Meurthe et Moselle. Abgrall s'y rend dans la nuit. Heaulme parle comme à son habitude par ellipses mais dit tout de même des phrases révélatrices : « Je sais que tu sais, c'est un pépin cette histoire » et « la faute du Gaulois ». Le gendarme doit faire avec ses maigres déclarations qui consternent sa hiérarchie, mais qui sont les seuls indices à exploiter pour permettre l'arrestation d'un possible tueur en série. Il se met à la recherche de ce « gaulois ». Francis Heaulme poursuit sa route.

 

Le 7 mai 1991, Francis Heaulme fait la connaissance de Michel Guillaume et de sa cousine Laurence Guillaume près de Metz. Après une fête, Heaulme dit au jeune que sa cousine est belle et qu'il se la ferait bien, ce à quoi Michel Guillaume avoua que lui aussi aurait aimé « sauter » sa cousine. Le lendemain un petit garçon découvrit le corps de Laurence Guillaume, dénudée et égorgée.

 

En décembre 1991, Abgrall apprit que Heaulme se trouvait en Alsace, où il travaillait dans une association de réinsertion. Le gendarme devait rapidement clore le dossier Aline Pérès. Il se rendit en Alsace avec un collègue et découvrit que Heaulme y vivait avec une femme, Georgette. Elle lui avait demandé de se désintoxiquer et il s'y était plié de bonnes grâces. Le dimanche, il avait pris l'habitude de l'accompagner à la messe. L'audition ne donna rien. Le 26 décembre 1991, Abgrall apprend enfin que le « gaulois » a été arrêté. Il avoua vite avoir assisté au meurtre d'Aline Peres, permettant ainsi de résoudre le dossier d'Aline Perès.

 

Dans la nuit du 4 au 5 janvier 1992, Jean Rémy, 65 ans, dort dans le train jusqu'au terminus, à Boulogne-sur-Mer. Déprimé, ne sachant où aller, il rencontre Heaulme avec qui il discute. Heaulme le poignarde brusquement.

 

Le 7 janvier 1992, Abgrall se rend à Bischwiller. Heaulme est conduit au bureau de Strasbourg et le gendarme Abgrall l'invita à déjeuner avec lui et un collègue. Heaulme expliqua soudainement qu'il avait égorgé Aline Perès. Puis, en attendant de se rendre au parquet de Strasbourg, un officier de police judiciaire demanda à Heaulme s'il était également responsable du meurtre de Jean-Joseph Clément. Heaulme répondit oui mais les enquêteurs ne purent rédiger un procès-verbal valable, vu qu'Abgrall n'était mandaté que pour le meurtre d'Aline Perès. C'est la fin du parcours meurtrier d'Heaulme qui est incarcéré. Débute le travail de fourmi du gendarme qui va tenter de reconstituer la vie du routard du crime.

 

Il diffusa au plan national un message évoquant la possibilité que Heaulme soit un tueur en série et fut contacté par plusieurs services de police et de gendarmerie qui voulaient plus de renseignements. Abgrall fut chargé de centraliser ces demandes. Il débuta également une série d'entretiens à la maison d'arrêt avec Francis Heaulme.

 

Heaulme établit une liste d'une quinzaine de "pépins" entre 1987 et 1991. Abgrall lui demanda de lui citer toutes les villes qu'il avait visitées. Abgrall entrepris un travail extraordinaire de reconstitution, car Heaulme avait l'art de mélanger les lieux, dates et crimes avec un raffinement hors du commun. Au fil des entretiens, Abgrall perça peut à peu la mécanique du tueur. Il comprit ainsi que chaque fois qu'Heaulme allait raconter un meurtre réel, il mettait une chemise blanche, un pantalon à pinces et des chaussures disco.

 


  

En février 1993, à la direction générale de la gendarmerie nationale, une cellule fut spécialement créée pour enquêter sur les crimes probables de Francis Heaulme. Abgrall en reçut la responsabilité et on lui octroya un collègue du centre technique de rapprochement de l'Institut de recherches criminelles de la gendarmerie nationale de Rosny-sous-Bois, spécifiquement pour le seconder.

 

La prison est également l'occasion pour Heaulme de diagnostiquer sa maladie qui rend son aspect physique si étrange. Il est atteint du syndrome de Klinefelter, qui cause une atrophie des organes sexuels. Cette maladie est la cause des pulsions sexuelles violentes d'Heaulme qui est impuissant. Le meurtre devient chez lui un substitut aux relations sexuelles. On note que lorsqu'il a un complice, il lui demande de violer la victime alors que lui se charge du meurtre.

 

Le procès pour le meurtre d'Aline Perès s'ouvrit le 28 janvier 1994 devant la cour d'assises du Finistère. L'avocat de Heaulme expliqua que son client était faible et influençable et qu'il avait tout avoué sous la pression et que le véritable coupable devait être "Le Gaulois", qui avait dû raconter le meurtre à Francis Heaulme. Le 29 janvier, il est condamné à 20 ans de réclusion criminelle assortis d'une période de sûreté des deux tiers.

 

francis heaulmeEn juin 1994, Abgrall revit Heaulme pour la dernière fois. La cellule spéciale venait à son terme. Heaulme raconta à Abgrall, le meurtre d'un jeune appelé de Périgueux, Laurent Bureau. Il révéla ensuite qu'il avait tué plus d'hommes que de femmes, et le gendarme ne manqua pas de lui faire remarquer qu'il n'avait avoué le meurtre que d'un seul homme...

 

Le 29 septembre 1995, la cour d'assises de la Moselle condamna Francis Heaulme à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une période de sûreté de 18 ans pour complicité de viol et le meurtre de Laurence Guillaume. Le cousin de Laurence fut condamné à 18 ans de prison.

 

En avril 1997, Heaulme fut jugé devant la cour d'assises de la Dordogne pour le meurtre de Laurent Bureau, avec l'un de ses complices, Didier Gentil (reconnu coupable du meurtre de Céline Jourdan, 7 ans, assassinée en juillet 1988). Laurent Bureau avait été torturé et violé durant des heures avant d'avoir le crâne fracassé avec un extincteur. Les deux accusés niaient et en l'absence de preuve matérielle, dans le doute, Heaulme et Gentil furent acquittés de ce meurtre.

 

Fin mai 1997, la cour d'assises du Var jugea Francis Heaulme pour le meurtre de Joris Viville. Le 24 mai, les jurés condamnèrent Heaulme à la réclusion criminelle à perpétuité, assortis d'une peine de sûreté de 22 ans.

 

Le 9 septembre 1999, la cour d'assises du Pas-de-Calais, condamna Francis Heaulme à 15 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de Jean Rémy, le sexagénaire de Boulogne.

 

Le 26 novembre 1999, la cour d'assises de la Meurthe-et-Moselle condamna Francis Heaulme à 30 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de Lyonelle Gineste.

 

Début décembre 2001, Francis Heaulme fut jugé devant la cour d'assises de la Moselle, à Metz, avec son complice, Philippe Elivon, pour le meurtre d'Annick Maurice. Le 8 décembre, la cour d'assises condamna Francis Heaulme à 30 ans de réclusion et Philippe Elivon à 15 ans de réclusion.

 

Le 18 décembre 2002, Heaulme bénéficia d'un non-lieu pour le meurtre de Jean-Joseph Clément. Francis Heaulme avait avoué le crime en janvier 1992 devant les gendarmes avant de se rétracter. Le juge estima ses aveux « non circonstanciés » et les gendarmes locaux admirent qu'ils avaient abandonné sa piste.

 

Heaulme a été jugé en décembre 2004 pour les meurtres de deux retraitées, Ghislaine Ponsard, 61 ans, et Georgette Manesse, 86 ans, à Charleville-Mézières en juin 1988, ainsi que pour l'assassinat de Sylvie Rossi, 30 ans, le 19 juillet 1989 à Villers-Allerand, dans la Marne. Les deux dames âgées ont été poignardées à plusieurs reprises chez Georgette Manesse. Heaulme a été reconnu coupable des trois meurtres et a été condamné à 30 ans de réclusion.

 

En juin 2006, Francis Heaulme a été mis en examen pour les meurtres des petits Cyril Beining et Alexandre Beckrich, le 28 septembre 1986 à Montigny-lès-Metz, pour lesquels Patrick Dils a purgé quinze ans de prison avant d'être acquitté en 2002. Heaulme a confirmé avoir été présent le jour même près des lieux du crime mais a assuré ne pas avoir tué les deux garçons. Heaulme avait expliqué, lors d'une audition, avoir vu « deux enfants morts à côté des wagons », non loin d'un talus. En décembre 2007, Heaulme a bénéficié d'un non-lieu pour ce double meurtre, faute de charges suffisantes contre lui. Il sera finalement jugé et acquitté.

 

Jean-François Abgrall, a publié Dans la tête du tueur, livre de récit dans lequel il relate pas à pas son enquête sur le routard du crime. Sans lui, Heaulme serait encore vraisemblablement à parcourir les routes de France, invisibles au milieu de la masse des marginaux de tous bords. Insaisissable.

 

 

Virginie IKKY pour Greffier Noir

                                    



09/07/2013
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