Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

Georges RAPIN, alias Monsieur Bill, un cave à Pigalle

 Par Virginie Ikky,

 

Le 22 mars 2011

 

 

georges rapin monsieur billVoici un bon exemple d'un faits divers sur-médiatisé en son temps, puis tombé dans l'oubli :Georges Rapin, alias Monsieur Bill, fils à papa sans personnalité qui se rêvait voyou flamboyant à Pigalle. L'illustration parfaite de la transposition de la fiction à la réalité, ou comment un jeune bourgeois du 16ème arrondissement s'est cru en pleine série noire et tua deux personnes.

Qui se souvient de Monsieur Bill, star des médias dans les années 60, guillotiné pour le meurtre d'une prostituée et d'un pompiste à 22 ans ? On retrouve sa trace dans le livre d'Alphonse Boudard "les grands criminels", et surtout dans le livre de Marcel Haedrich "le vrai procès de Monsieur Bill", transcription au jour le jour de son procès où on pouvait croiser Françoise SAGAN, Henri-Georges Clouzot ou Buffet. Pour Haedrich, pas de doute, Georges Rapin était fou, retardé mental, et son livre est également un pamphlet contre les journaux, accusés de rendre la justice à la place des tribunaux. Monsieur Bill fera en tout cas faire les beaux jours de la presse, particulièrement du magazine Detective qui lui consacrera de nombreuses couvertures. Une vraie star de son époque à qui on imputera pas moins de 13 crimes comme sur la couverture ci-dessous :

 
georges rapin monsieur bill13 crimes ? pas vraiment non. Deux : parce que Georges Rapin a voulu transposé jusqu'au tragique sa vie rêvée de truand. Né dans une famille bourgeoise dans le 16ème arrondissement, couvé par des parents qui avaient perdu un premier enfant, il grandit dans une famille honorable et aisée. Son père Marcel Rapin est sorti major de l'Ecole des Mines, et a été exfiltré en Espagne durant la seconde guerre mondiale, pour le soustraire à l'occupant. Enfant, Georges Rapin souffre d'un problème de croissance qui le fait plafonner à 1m45 à 14 ans. Il compense son handicap en cultivant une fascination malsaine pour les armes, à tel point qu'il en ramène à l'école. Le maître-mot de son enfance est de ne pas le contrarier. A 5 ans, au théâtre avec sa mère, il la force à partir à l'entracte car il n'y a pas de bonbons. A 17 ans,après avoir été renvoyé de plusieurs lycées, il commence à travailler. Ses parents tentent de le caser dans des librairies, comme GILBERT JOSEPH, d'où il sera licencié après avoir été surpris en train de manipuler une arme. Après son service militaire, il demande à son père de lui acheter un bar, à Pigalle. Le père cède.

 

série noireDans les années 50, le folklore truand fonctionne à plein, que ce soit par les romans "Série Noire" ou le cinéma, où le film policier règne en maître. Il suffit de voir ou revoir "touchez pas au grisbi", un film emblématique. Pigalle est le royaume des vrais hommes, des julots, des michetons en costard qui roulent en décapotable, et partagent les journées entre les parties de cartes et les maîtresses. Georges Rapin a décidé de vivre cette vie. Il achète donc avec l'argent de papa un bar, renommé le bill's bar, se prétend corse, roule en Gordini, se promène avec un 7,65 avec la ceinture, et se fait le look adéquat : costard bien coupé, houppette à la zazou, lunettes fumées et pardessus en poils de chameau. Sur les photos d'époque, il est plutôt classieux, n'hésitant pas à prendre la pose l'air impassible, tirant sur une cigarette de ses mains menottées.

 

muguette_thiriel.jpgLe Bill's bar ne marche pas, et Georges Rapin le revend à Georges Granier pour 600.000 francs comptant, plus le solde à crédit. C'est au Sans-Souci qu'il rencontre Dominique Thirel, Muguette dans le civil, entraineuse de son état, qui devient la maîtresse de Rapin. Ce dernier décide bien évidemment qu'elle va travailler pour lui, et qu'elle devra cravacher. Sauf que Dominique est déjà maqué à Stello, un corse emprisonné à la prison de la Santé pour projection de films pornographiques en appartement. Alphonse Boudard émet l'hypothèse dans son livre que Rapin se serait fait arnaqué. Trop voyant, il a perdu aux cartes près de deux millions de francs, trop caricatural, le cave a attisé les appétits. On lui met Dominique dans les pattes, mais pour qu'elle travaille pour lui, il faut qu'il paye la dîme à l'ancien julot de Dominique, ce que Rapin fait sans sourciller. Quand Dominique lui signifie son congé, Rapin comprend qu'on l'a pris pour un cave, et n'a plus qu'à se référer à sa mythologie pour savoir comment punir Dominique. Elle lui a manqué, et le vrai truand sait ce qu'il a à faire.  Devant le Juge, Rapin dira que Dominique voulait se marier et abandonner la prostitution. Il exigera qu'elle paye 500.000 francs en dédommagement ce qu'elle ne pouvait évidement pas. Il aurait ainsi décidé de punir son audace, ce qui paraît tout de même un peu léger comme prétexte.

 


 

Le film "Touchez pas au Grisbi" ne saurait mieux illustrer l'histoire de Bill. Celui-ci rêvait à coup sûr de ressembler au beau Monsieur Max, joué par Jean Gabin. Il a même copié son nom. Mais Monsieur Bill tient plus de Riton, le copain boulet qui se fait emballer comme un cave. Monsieur Bill n'est pas la seule fausse identité de Georges Rapin. Pour séduire Nadine Ledesque, modeste manucure de 16 ans dont les parents sont concierges,  il endosse le costume d'un honorable professeur au Lycée BUFFON. L'argent coule à flots, et Nadine n'est pas difficile à éblouir. Dans son autre vie, il achète également un second bar, le Porto, qui sera fermé du jour au lendemain. Georges Rapin disparait alors pendant un mois et revient le jour de la fête des mères chez ses parents. Il semble vouloir se ranger et prend des cours de comédie chez Madame BAUER-THEROND. Son père voudrait qu'il s'engage dans l'armée.

 

Le 30 mai 1959, Monsieur Bill entraine Dominique en forêt de FONTAINEBLEAU sous un faux prétexte. Il lui tire dessus à plusieurs reprises, asperge son corps d'essence et met le feu, en prenant bien soin de verser de l'essence sur le bas-ventre et les pieds, car la malheureuse avait dit qu'elle avait été opérée d'un ovaire et qu'elle avait un cors aux pied. La pauvre fille est brûlée vive. Les balles l'ont miraculeusement épargnée et l'autopsie révèlera un taux surélevé de monoxyde de carbone signifiant qu'elle est morte asphyxiée dans les flammes. Il se rend ensuite chez Nadine, à qui il confie sa chemise pour la nettoyer et couper les poignets ensanglantés. Nadine nettoie le revolver et la valise qui sent l'essence. Il lui demande de lui fournir un alibi et passe la nuit avec elle.

 

Des automobilistes apercevront le cadavre fumant de Dominique depuis le bord de la route. Rapin a cru qu'il pouvait liquider une entraineuse sans se faire embêter par la police mais il a tort. La violence du meurtre frappe les enquêteurs, sidérés par l'audace du meurtrier, qui tue à quelques mètres de la route seulement. Tout de suite, la médiatisation est énorme.

georges rapin monsieur bill granier

Les policiers retrouvent la trace de Dominique grâce à ses escarpins, des talons aiguilles vendus à PIGALLE. Une description de ses effets personnels a en outre été donnée aux médias et une amie reconnaît la défunte. Du SANS-SOUCI à Monsieur Bill, il n'y a qu'un pas, et Georges RAPIN est retrouvé grâce à son immatriculation. Il est surtout retrouvé  car le milieu est ecoeuré par le calvaire subi par Dominique. Une baffe passe encore, mais la brûler vive, cela ne passe pas et jette l'opprobre sur le quartier. Personne ne se fait prier pour balancer le psychopathe. Le commissaire Chaumeil n'est pourtant pas convaincu quand il débarque Boulevard St GERMAIN, et que la domestique lui ouvre la porte. En garde à vue, Rapin se tait, pavoise, et pense que les policiers n'ont rien. Il a briefé Nadine qui assure qu'il a passé toute la nuit avec elle. Mais Rapin mais a oublié son cher ami Granier, à qui il a trouvé malin non seulement de lui faire part de ses projets de liquider une fille, mais aussi de lui confier son flingue et le couteau à cran d'arrêt de Dominique.



Georges_Rapin_01.jpgApprenant la découverte du corps de Dominique en forêt, Granier apporte les objets au commissariat. Monsieur Bill est serré et balance tout. Nadine est incarcérée pour faux témoignage. Les parents de Rapin prennent Maître FLORIOT, l'avocat-star de l'époque, mais Rapin exige qu'il défende Nadine, qu'il aura vite fait de faire sortir de prison. La non-dénonciation de crime n'est en effet pas punie entre époux et ces deux-là sont quasiment mariés. Et puis, Nadine a manifestement une personnalité hautement influençable et mérite de pouvoir refaire sa vie. Satisfait que le Juge ait libéré Nadine, reçu par lui, Rapin lui annonce qu'il va lui faire "une fleur" et confesse sans qu'on ne lui demande rien le meurtre d'un pompiste en 1958 à VILLEJUIF. Celui-ci, nommé Roger Adam, ancien déporté, a eu le malheur de traiter de petit con Monsieur Bill. Il lui a demandé de s'excuser sous la menace d'un revolver et lui a tiré dessus. En prison, Rapin se vante également d'avoir tué 11 personnes à un maton, d'où la couverture de Détective, sur les 13 crimes de Monsieur Bill.

 
georges rapin monsieur billC'est l'heure de gloire de Monsieur Bill, la presse se déchaine, et Rapin leur en donne pour son argent en prenant des poses que même Alain Delon n'aurait pas osé, l'air impassible et les menottes bien voyantes. Et pourtant, au procès, sans doute lassé du confort spartiate de la prison et désireux de retrouver Nadine, Monsieur Bill n'existe plus. Georges Rapin renie son personnage et ses aveuxn et se présente en jeune homme de bonne famille, perverti par PIGALLE et injustement accusé. Maître FLORIOT est obligé de plaider l'innocence. Le récit du procès est particulièrement savoureux à lire dans le livre d'Haedrich. Georges Rapin exaspère au plus haut point son avocat et donne une version des faits sans queue ni tête.

 

georges rapin monsieur billPour ce qui est du pompiste Adam, Rapin accuse quatre algériens, clients de son bar, de lui avoir volé son colt alors qu'ils étaient en voiture avec lui. Un des quatre aurait dit à Rapin en lui rendant l'arme qu'ils avaient descendu un pompiste avec. Au président, il dira pour se justifier de s'être accusé du meurtre : "un patron de bar ne dénonce jamais ses clients !". Signe des temps, au procès, seule la mère du pompiste est présente. La compagne du pompiste, mère de leurs trois enfants, n'est pas légitime et n'a pas été invitée.


Pour Dominique, Rapin accuse un souteneur prénommé ROBERT. Dominique le faisait chanter, et il l'a tué sous ses yeux. Les deux compères auraient convenu que Rapin s'accuse du crime le temps pour ROBERT de se mettre au vert. Le scénario classique tiré d'un quelconque film et de l'imagination malade d'un simple d'esprit diront certains. La faune de Pigalle défile à la barre et ne se rappelle évidemment de rien. Marcel Rapin, le père, lui croit son fils innocent, et ergote sur les talents de comédien et les notes de classe de Georges. Il excuse tous les errements de son fils par des ennuis de santé.


Maître FLORIOT s'est réservé son petit effet de surprise lors de l'audition des psychiatres, qui ont eu le malheur de fonder en partie leurs conclusions d'expertise sur une lettre de Rapin. Sauf que la lettre est entièrement pompée dans le livre "l'ange du suicide" de Maurice Rostand. Les experts diront que cela ne change rien et décrivent Rapin, comme quelqu'un d'in-émotif, à la recherche d'émotions violentes et nourrissant un complexe d'infériorité.

 

georges rapin monsieur bill

Détesté de tous, ridiculisé lors de son procès, Georges Rapin voit son cas expédié par les jurés, à qui il faudra seulement une demi-heure pour le condamner à mort. La légende veut qu'il ait refusé la grâce présidentielle de Charles DE GAULLE. Ce qui est faux. Il écrit  certes au Président pour désavouer les démarches de Maître FLORIOT qui essaie d'obtenir sa commutation de peine, mais jamais la grâce ne lui a été accordée.


Alors incarcéré, le 26 juillet 1960, lorsque la radio annonce l'exécution de Rapin, Alphonse Boudard rapporte une anecdote :


"J'étais ce matin-là au sanatorium pénitentiaire de Liancourt dans l'Oise. Avec des détenus de toutes sortes....assassins, voleurs, violeurs, escrocs.. dans de grands dortoirs de vingt lits. Innovations pour l'époque, un haut-parleur qui nous diffusait la radio nous annonça l'exécution de Georges Rapin...mort courageusement précisait l'information. Sitôt, les réactions se firent entendre..."le sale con, il ne l'a pas volé" "une ordure de moins" "bien fait pour sa gueule"etc.Il y avait parmi nous un certain Antoine R..un caïd marseillais qui purgeait une peine de vingt ans de travaux forcés pour le meurtre d'un truand dans un règlement de comptes. Brusquement, il est intervenu avec autorité :Taisez-vous.. Y a plus rien à dire. Il est mort en homme!"Comme épitaphe, il ne pouvait pas souhaiter mieux monsieur Bill."

 

 

Virginie IKKY pour Greffier Noir







































22/03/2011
17 Poster un commentaire

A découvrir aussi