Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

Claus von Bulow, le procès de la bonne société américaine


 

Par Virginie Ikky,

 

Le 10 novembre 2009

 

L'affaire von Bulow est le grand procès des années 80 aux Etats-Unis et passera à la postérité grâce au film de Barbet Schroeder, "le mystère von Bulow" mettant en scène deux acteurs parmi les plus prestigieux de leur temps. C'est le premier procès à bénéficier d'une aussi forte couverture médiatique avec des audiences filmées. L'affaire von Bulow reste encore aujourd'hui une énigme qui a fasciné une Amérique avide de pénétrer l'intimité de son élite sociale.

 

Le soir du 21 décembre 1980, Sunny von Bulow séjourne dans sa résidence de Clarendon Court à Newport (Nouvelle-Angleterre) avec son époux Claus pour y passer les fêtes de Noël. Leur fille Cosima et Alexander, fils du premier mariage de Sunny, sont à leurs côtés. Au contraire de Claus, Sunny répugne aux mondanités et s'isole à son domicile pour s'adonner à l'alcool et aux médicaments. En cet hiver 1980, leur couple bat de l'aile. Claus von Bulow entretient une liaison extra-conjugale avec l'actrice Alexandra Isles qui le presse de divorcer.

 

von bulow clausAprès le dîner, la famille va dans le salon, quand Sunny, qui se sent faible, va se coucher. Le lendemain, son mari monte dans leur chambre à 11H00 car sa femme n'a pas pris son petit-déjeuner. Peu après, il redescend en hâte chercher Alexander : Sunny von Bulow gît sans connaissance dans la salle de bain. A l'hôpital, les médecins estiment qu'elle ne sortira pas du coma.

       

Sunny von Bulow était une héritière richissime de l'élite des Hamptons, l'aristocratie des Etats-Unis. Elle a hérité de la fortune de son père, George Crawford, et s'est mariée en 1957 au prince autrichien Alfred von Auersperg. Ils ont eu deux enfants et ont divorcé en 1965. Sunny s'est remariée en 1966 avec Claus Bulow, né dans une prestigieuse famille danoise.


La fortune de Sunny était alors estimée à 75 millions de dollars. Cette femme, qui a souvent été comparée physiquement à Grace Kelly, a eu un troisième enfant avec Claus von Bulow. La particule " von " a été rajoutée à Bulow peu avant leur mariage. Claus dira plus tard que sa femme y tenait, étant autrefois mariée au prince autrichien Alfie von Auersperg. D'origine danoise, Claus von Bulow est envoyé en Angleterre au début de la guerre. Il étudie le droit à Cambridge et, grâce à son charme et à son entregent, se fait très vite une place dans la bonne société anglaise. Il a 33 ans, quand J. P. Getty, le magnat du pétrole, l'embauche comme assistant. C'est dans un dîner qu'il rencontre Sunny, qui à l'époque s'ennuie en Autriche. Elle divorce et ils se marient en 1966 et s'installent dans leur grand appartement de la 5e Avenue.

 

sunny von bulowSuite au coma de Sunny, ses deux premiers enfants, Alexander et Ala, ainsi que Maria Schrallhammer, sa femme de chambre depuis vingt-trois ans, soupçonnent vite Claus von Bulow. En cas de décès de sa femme, il devait hériter de 14 millions de dollars, mais ne touchait rien en cas de divorce, un sujet que lui et sa femme avaient commencé à aborder. Surtout, un an plus tôt, Sunny von Bulow avait déjà été retrouvée inanimée.

 

Alexander et Ala chargent Richard Kuh, un ancien procureur, d'enquêter sur la possibilité d'une tentative de meurtre. En sa compagnie et celle d'un serrurier, ils trouvent un petit sac noir et une seringue usagée. Une analyse de laboratoire montre qu'il y a de l'insuline sur l'aiguille.

 

En juin 1981, Claus von Bulow est inculpé de deux tentatives de meurtre. À son procès, huit mois plus tard, le procureur Stephen Famiglietti fait le portrait d'un homme incapable de choisir entre sa maîtresse et la fortune de sa femme. La seringue, les dispositions testamentaires de son épouse et son emploi du temps : tout indiquait qu'il avait les moyens, les motifs et l'opportunité de tuer Sunny, en lui faisant une injection d'insuline.

 

À la barre, George Cahill, un médecin de Harvard, dit être convaincu que le coma est le résultat d'une injection d'insuline. Maria Schrallhammer racontera avoir, lors du premier coma de sa patronne, tenté toute la journée de convaincre Claus von Bulow d'appeler un médecin, tandis que lui, indifférent, lisait sur son lit, à côté de son épouse. L'employée assurera aussi avoir vu dans les affaires de M. von Bulow un petit sac noir contenant toutes sortes de médicaments. La femme de chambre évoquant la trouvaille de ce sac après le second coma, se souviendra avoir dit à Alexander: " Pourquoi de l'insuline ? Madame n'est pas diabétique ". En septembre 1982, les jurés jugent Claus von Bulow coupable de deux tentatives de meurtre. Il est condamné à trente ans de prison.



C'est au professeur de droit de Harvard Alan Dershowitz que Claus von Bulow confie son appel. Dershowitz présente des preuves de la consommation excessive de médicaments de Sunny von Bulow : entre autres, le témoignage, confirmé par un prêtre, d'un vendeur de drogue affirmant en avoir livré à Alex von Bulow pour sa mère, et celui de l'écrivain Truman Capote indiquant que Sunny lui avait expliqué comment se faire des injections. Dershowitz argue que le fameux sac noir n'aurait pas dû être présenté au procès puisqu'il a été obtenu lors d'une perquisition privée. Claus von Bulow obtient un second procès en 1985.

Entre les deux procès, il reste un invité de choix des dîners new-yorkais . Il pose même pour "Vanity Fair" avec sa nouvelle compagne , Andrea Reynolds, dans l'appartement financé par la fortune de sa femme. Menée par Thomas Puccio, la nouvelle défense s'emploie à démolir toutes les théories de l'accusation. D'abord, le sac noir qu'elle fait exclure des pièces à conviction au motif  qu'il a été obtenu sans mandat. « C'était la pièce critique de l'accusation », note Herald Fahringer, avocat au premier procès. Thomas Puccio laisse lui aussi entendre que la femme de chambre n'a mentionné la présence d'insuline qu'après avoir entendu que les médecins en avaient trouvé des traces dans le corps de Sunny von Bulow.

 

vanity fair claus von bulow

Andrea Reynolds, qui se nomme maintenant Plunkett, dit aujourd'hui avoir préparé le terrain de la contre-enquête médicale en allant voir des chercheurs : « Je voulais savoir si cet homme avec qui j'avais une liaison était un assassin. » Elle obtient une liste d'experts médicaux qui sont en désaccord avec les conclusions du premier médecin. Passionnée par l'enquête, elle dit aussi avoir avalé les mêmes médicaments que Sunny prenait régulièrement pour vérifier qu'un test d'insuline pouvait dans ces conditions produire « un faux résultat positif ». « Au premier procès, la défense n'avait pas contredit le dossier médical présenté par l'accusation. Là on avait un dossier bien plus solide », souligne Thomas Puccio. Le docteur Cahill admet au second procès que d'autres raisons qu'une injection d'insuline pouvaient expliquer le coma. Un médecin explique que si la seringue avait été injectée, il n'y aurait pas eu de dépôt d'insuline à l'extérieur. En tout, neuf médecins et chercheurs viennent témoigner, mettant en cause la théorie bancale de l'accusation.


L'avocat remet en cause l'idée même que l'insuline ait pu être à l'origine des deux comas. « À ce moment, beaucoup de gens, convaincus de la culpabilité de Claus von Bulow, se sont mis à douter », se souvient Gregg Krupa, alors journaliste au Providence Journal, le quotidien local. « Tous les autres témoignages, celui de la femme de chambre ou d'Alexandra Isles, ont ainsi été effacés. »

Alexandra Isles avait expliqué que Claus von Bulow lui avait dit que la veille du premier coma, sa femme et lui avaient parlé divorce et s'étaient disputés. Sunny avait bu, pris des barbituriques. Toute la journée du lendemain, lui avait-il raconté, il l'avait observée quasi sans connaissance, « et alors qu'elle était sur le point de mourir, il n'avait pas pu faire face et avait appelé et sauvé sa vie ». Mais au second procès, la défense souligne aussi la capacité de s'autodétruire de Sunny von Bulow, dépeignant une dépressive abusant d'alcool et de médicaments, capable de fringales alors qu'elle se savait souffrir de problèmes de glycémie. « Au premier procès, Claus von Bulow a été accusé d'être un mauvais mari, résume Alan Dershowitz. Au deuxième, Sunny a été accusée d'être une mauvaise épouse qui ne prenait pas soin de sa santé. »
                                                     

people claus von bulow

Le 10 juin 1985, Claus von Bulow est acquitté des deux accusations de meurtre. Le professeur Dershowitz estime que les accusations initiales tiennent à ce que « les enfants se sont convaincus de bonne foi de la culpabilité de Claus von Bulow. Ils croyaient qu'il avait tué leur mère et ont tenté de coincer un homme coupable ». Andrea Plunkett pense de même et accuse : « Je crois que les enfants ont acheté de l'insuline, ont trempé l'aiguille et l'ont mise dans l'armoire de Claus ». « À leur place, j'aurais fait exactement la même chose : il était le premier suspect parce qu'il gagnait beaucoup à la mort de sa femme. Mais si j'avais été eux, je l'aurais fait mieux : je n'aurais pas trempé l'aiguille et j'aurais mis de l'insuline dans la seringue. »

Ceux qui, comme les deux enfants, restent convaincus de la culpabilité de Claus von Bulow, font valoir que le jury s'est prononcé sur la base de ce qu'il a vu et entendu. Le sac noir n'a pas été présenté . Les témoignages indiquant que Claus von Bulow s'était déjà fait lui aussi des injections n'ont pu l'être non plus. L'accusation n'a pas eu le droit d'appeler à la barre le financier gérant la fortune de Sunny von Bulow , qui devait témoigner des 14 millions de dollars dont Claus von Bulow hériterait à la mort de sa femme. Quant au livreur de drogue cité dans la procédure d'appel, il s'est lui rétracté avant le procès et le prêtre qui l'avait confirmé a été accusé de parjure et faux témoignage.

Claus von Bulow vit  à Londres où le magazine Tatler l'a à plusieurs reprises classé dans son palmarès des cent personnes les plus souvent invitées de la société anglaise. Il écrit des critiques de pièces de théâtre. Dans l'une d'elles, il notait récemment que « le méchant, comme dans beaucoup de pièces et de films, vole la vedette ».Ensuite, il ajoutait dans une parenthèse : « Mais qui suis-je pour m'en plaindre ? »

Après l'acquittement, les deux aînés de Sunny von Bulow ont lancé une procédure au civil contre leur beau-père Claus von Bulow . Ils sont finalement parvenus à une transaction. Claus von Bulow a accepté le divorce et a renoncé à l'argent de Sunny en échange d'un arrêt de la procédure civile. La fille du couple Cosima s'était rangée du côté de son père lors de l'action civile.

 

Martha "Sunny" von Bulow ne parviendra jamais à parler et à revenir à la vie. Il lui arrivait toutefois d'ouvrir les yeux et de pleurer. Elle est morte le 7 novembre 2008 dans une maison de repos après 28 ans de coma. Sunny Von Bulow était âgée de 76 ans.

 

Alan Dershowitz est devenu un célèbre avocat, écrivain et défenseur des droits de l'homme suite à cette affaire. C'est de son livre, reversals of fortune, qu'est tiré le film de Barbet Schroeder. Dershowitz défendra ensuite OJ Simpsons et Mike Tyson et s'engagera dans l'encadrement de la torture et de la guerre contre le terrorisme.

 

Virginie IKKY pour Greffier Noir

 

 






10/11/2009
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