Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

le procès d'Oscar Wilde

Par Virginie Ikky,

 

Le 22 août 2009
                                  

oscar wilde

Oscar Wilde, symbole du dandysme, a vécu à la mauvaise époque, celle à laquelle les homosexuels étaient envoyés au bagne. Il a pourtant longtemps profité de la vie mondaine et de son statut d'écrivain à succès, et s'est cru intouchable. Sa fin de vie, il va la passer dans une prison sordide à pédaler dans une espèce de roue de souris géante, nommée "treadmill"...

 

Oscar Wilde est né à Dublin le 15 octobre 1856. Il était le plus jeune fils de sir William-Robert-Wills Wilde, chirurgien irlandais, qui avait épousé en 1851 Jane-Francisca Elgee, poétesse irlandaise. Il fit ses études à la Portora Royal School, à Enniskillen, les continua à Trinity College, à Dublin, et les poursuivit très brillamment à Magdalen College, à Oxford. Il s'y distingue déjà par son goût pour la discussion, son grand raffinement, qui lui vaudra d'être raillé par ses camarades. Cela ne l'empêcha pas de défendre avec les poings sa réputation. En dernière année, il remporte, avec un poème sur Ravenne, ville italienne, le Newdigate Prize.

 

Après l'obtention de son diplôme à Magdalen, Wilde retourne à Dublin, où il rencontre Florence Balcombe, dont il s'amourache. Quand il apprend ses fiançailles avec Bram Stoker, auteur de Dracula, Wilde lui annonce son intention de quitter définitivement l'Irlande. Il s'installe à Londres en 1879 : séduisant, raffiné et subtil, il est fêté dans toute l'Angleterre. Il développe rapidement sa théorie de l'esthétisme, « aesthetic philosophy » et donne des conférences sur ce thème aux États-Unis. Il devient rédacteur en chef de The Womans' World. Il s'installe quelque temps à Paris.

 

En 1884, il épousa Constance Lloyd dont il eut deux fils. En 1888, il publia un volume de contes, The Happy Prince, qui commençait une période d'extraordinaire activité littéraire. Un recueil de nouvelles, qu'il intitula Lord Arthur Savile's Crime, fut publié en 1891 et suivi la même année d'un roman : The Picture of Dorian Gray, et d'une réimpression, sous le titre d'Intentions, de quelques essais publiés préalablement dans des revues, tandis qu'à New York une comédie en vers blanc, The Duchess of Padua, était représentée. Un autre volume de contes, The House of Pomegranates, parut en 1892, et Oscar Wilde donnait en même temps et pour la première fois sur une scène anglaise, une comédie, en prose, Lady Windermere's Fan. L'année suivante, il donnait une seconde comédie : A Woman of no Importance, et, en 1895 : An Ideal Husband et The Importance of Being Earnest. Oscar Wilde se considérait surtout comme un auteur dramatique et estimait comme des passe-temps agréables ses nouvelles, romans, contes et poèmes. En 1893, il écrivit, en français, un drame en un acte, Salomé,  joué en 1894 par Sarah Bernhardt.

                    

oscar wildeAutomne 1893, une rumeur commence à courir le tout-Londres sur Oscar Wilde qui aurait une liaison homosexuelle avec un jeune aristocrate écossais, Alfred Douglas. Cette rumeur va s'amplifier pendant un an et demi, jusqu'à ce que le scandale éclate, en février 1895, alors que Wilde présentait au théâtre Saint-James sa nouvelle pièce L'Importance d'être sérieux. Dans la salle, un homme, brandissant une botte de navets (symbole d'une pièce fade), apostrophe violemment l'auteur, l'accusant de pervertir son plus jeune fils, Alfred Douglas, déjà renvoyé d'Oxford pour cause de «mauvaises moeurs».

 

alfred douglasLe père outragé s'appelle Lord John Sholto, marquis de Queensberry, connu pour être l'auteur des «Queensberry rules» qui, depuis 1866, réglementent la boxe mondiale. L'aristocrate avait déjà porté une accusation semblable envers le marquis de Rosebery, ministre des Affaires étrangères de la reine Victoria : Queensberry l'a poursuivi de sa cravache dans une ville d'eau en l'accusant d'exercer une «mauvaise influence» sur son fils aîné cette fois, Francis Archibald Douglas, qui se trouvait être le secrétaire particulier de Rosebery. Mais Rosebery fut plus avisé qu'Oscar Wilde, sachant qu'en intentant un procès au marquis, il s'exposait à voir révéler ses moeurs.
                                                                                                   

Début 1895, se produit l'incident de trop pour Oscar Wilde. Le marquis remet au portier du club Albermarle, l'un des clubs d'Oscar Wilde, sa carte de visite où il écrit : « For Oscar Wilde posing as Somdomite »Pour Oscar Wilde, s'affichant comme Sodomite. Exaspéré, Oscar Wilde intente un procès en diffamation au marquis de Queensberry.

              

Le tout-Londres se passionna pour ce procès. Il débute le 3 avril 1895. L'avocat de Queensberry, Edward Carson, va s'y révéler un accusateur habile et coriace, et les joutes verbales opposant les deux hommes vont rester fameuses. Wilde joue tout d'abord de son charme habituel, de son inégalable sens de la repartie, déclenchant l'hilarité du public, transformant par moment le tribunal en salle de théâtre. Mais il finit par se faire "piéger" pour un "bon mot" à propos de Walter Grainger, un jeune domestique de Lord Alfred Douglas à Oxford: Carson lui demandant s'il l'a jamais embrassé, Wilde répond "Oh non, jamais, jamais ! C'était un garçon singulièrement quelconque, malheureusement très laid, je l'ai plaint pour cela." ("He was a particularly plain boy unfortunately ugly I pitied him for it.").

 


                                    

                                                                       

Mais le prétoire n'est pas la scène. Oscar Wilde ruina son propos en mentant sur son âge et sur celui d'Alfred. il s'était rajeuni de deux ans et avait vieilli son ami de dix. Les jurés n'apprécièrent pas son attitude et le poète se retrouva bientôt dans la position d'accusé, puisqu'une loi de 1885 interdisait les relations homosexuelles, même entre des adultes consentants. Ensuite, avec ses fréquentes allusions politiques, Oscar Wilde devenait bien embarrassant. Dans Le Portrait de Dorian Gray (1891), par exemple (un titre qui rappelait étrangement Vivian Grey, un roman de jeunesse de l'ancien Premier ministre, Benjamin Disraeli), il mettait en scène un jeune dandy protégé par un vieux lord qui exerçait sur lui une «horrible attirance». Bien des pairs du royaume avaient cru se reconnaître dans ce personnage.

 

Enfin, Oscar Wilde avait l'opinion contre lui et était devenu la cible de la presse, au point que le président du tribunal de l'Old Bailey dut demander aux jurés de ne pas se laisser influencer par les journaux. Le public changea de camp, d'autant que le bouillant marquis de Queensberry avait astucieusement rempli la salle de demi-mondaines dont il était un assidu client, tout en accusant Wilde de relations avec des prostitués mâles : les dames firent du tapage et crièrent à la concurrence déloyale ; lorsque le poète fut débouté, le 4 avril 1895, on vit les prostituées de Londres applaudir les magistrats en perruque. Ce retournement du public est tout autant lié à l'arrogance de l'écrivain, qui affichait devant le tribunal son mépris du sens commun et des moeurs ordinaires. Les familles qui applaudissaient au théâtre lorsqu'il dénonçait les moeurs corrompues de l'aristocratie se mirent à le conspuer lorsqu'il se comporta en jouisseur blasé.

 

En condamnant Wilde à deux ans de travaux forcés («hard labour»), le maximum de la peine qu'il encourait, le jury fut à l'unisson du public anglais qui, selon le poète, «pardonne tout sauf le génie».
                                   



                                                                                                          

Un reportage dans « le temps » daté du 27 mai 1895 décrit les conditions d'exécution de la peine de « hard labour », qui est une véritable machine à broyer les hommes. La loi interdit les peines supérieures à deux ans tant elle est inhumaine. Les détenus dorment dans des cellules garnies d'un lit de camp en bois avec une couverture. Ils sont dès le début pesés car le but est de les faire maigrir. Ensuite, ils sont conduits au « treadmill », le moulin de discipline, sorte de roue géante actionnée par le mouvement des détenus, aussi grande qu'une roue de bateau à vapeur. Les détenus sont enfermés dans de petites cages où ils attrapent des anneaux ballottant au-dessus d'eux et poussent des planches qui défilent avec leurs pieds. Au moindre trébuchement, le gardien les fouettent, et le défilement de la roue peut leur casser les jambes. S'ils refusent de s'exécuter, c'est le chat à neuf queues qui prend le relais, un fouet qui arrache la peau au premier coup. Les détenus font des sessions de trois heures par jour savamment divisées : 1h30 le matin et 1h30 l'après-midi, 10 mn de piétinement, 5 mn de repos. En dehors de la roue, ils taillent des pavés et des cordages qui arrachent la peau des mains. Ils n'ont pas d'argent et sont évidemment mal nourris. Ils ne reçoivent pas de lettres dans les 3 premiers mois, pas de visites pendant les 6 premiers mois, et ne côtoient jamais leurs co-détenus.

                                                                                                      

De nombreux intellectuels européens, tels Bernard Shaw ou André Gide, firent circuler une pétition (qu'Emile Zola refusa de signer, sans doute par désaccord sur les options morales de Gide et de Wilde) réclamant la libération de l'écrivain, en vain. Oscar Wilde dut subir intégralement sa peine et ne fut relâché que le 29 mai 1897; ses biens avaient été mis sous séquestre, et aucun éditeur n'osait vendre ses livres, ni aucun théâtre jouer ses pièces.

 

À sa sortie de prison, il quitta immédiatement l'Angleterre où il ne retourna jamais. Il vécut dès lors en France, à Paris surtout, d'où il ne s'éloigna que pour quelques séjours en Italie, ou en certaines localités des bords de la mer, des rives de la Seine et de la Marne ou des environs de Paris. En 1898, il publia The Ballad of Reading Gaol, qu'il signa C.3.3, de son numéro de prisonnier. Mais sa santé, fort ébranlée par les souffrances supportées pendant son emprisonnement, déclina rapidement; son exil lui pesait, et il mourut à Paris, d'une méningite à 46 ans. Après une inhumation à Bagneux, ses restes furent transférés en 1909 au cimetière du Père-Lachaise, division 89, à Paris. Son tombeau a été sculpté par Sir Jacob Epstein. En décembre 1900, on reprit à Londres, avec un très grand succès, une comédie d'Oscar Wilde, et son nom échappe enfin au silence absolu dans lequel on l'avait rejeté depuis sa condamnation.

        

Le jeune lieutenant Winston Churchill faillit à son tour en être victime en février 1896, lorsque le père d'un de ses anciens condisciples à l'école militaire de Sandhurst l'accusa de s'être livré sur ses camarades à «des actes grossièrement immoraux du genre de ceux d'Oscar Wilde". Brandissant la menace d'un procès en diffamation, le lieutenant fut plus heureux que le poète et reçut de son détracteur une lettre d'excuses et cinq cents livres de dédommagement.

 

 


Virginie IKKY pour Greffier Noir

















22/08/2009
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