Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

le révérend Jim Jones et le massacre de Jonestown


Par Virginie Ikky,

 

Le 10 octobre 2009
                                                

 

Jim Jones illustre de façon spectaculaire la dérive des mouvements religieux évangélistes à l'américaine, pratiquant le grand spectacle et le culte de la personnalité. Il fut un pasteur respecté, destiné à marcher sur les traces de Luther King, une figure de la lutte contre la ségrégation raciale. Il termine son existence au Guyana, en mauvaise caricature de dictateur, dirigeant un village-prison qui porte son nom et reste dans l'histoire comme le gourou de la secte aux 900 suicidés.

James Jones est né à Crete dans l'Indiana, aux États-Unis. Il se disait descendant des indiens Cherokees par sa mère, Lyneta Putnam et manifeste très tôt un grand intérêt pour la religion. Il fit de la vente au porte-à-porte de singes de compagnie dans le but de récolter l'argent nécessaire à la fondation de son église qu'il appela tout d'abord « Les ailes de la délivrance » avant de la baptiser « Temple du Peuple ». Le premier siège de son église fut établi à Indianapolis.

De 1961 à 1963, il séjourne comme missionnaire à Belo Horizonte (Brésil). Il s'y occupe d'orphelinats. Il n'hésite pas à rendre visite aux tribus les plus reculées et fait une brève visite au Guyana, un petit état au bord de l'océan atlantique. A cette époque, Jim Jones est une sorte de prêtre ouvrier, qui s'occupe des familles démunies, des orphelinats, des marginaux.. Mais il est grisé par l'argent et le pouvoir exercé sur les fidèles.

Jim JonesEn 1964, Jim Jones est ordonné pasteur d'une congrégation protestante importante « les disciples du Christ », une église qui traitait les noirs avec le même respect que les blancs. Il commença alors à s'engager dans une lutte pour l'égalité raciale et la justice sociale qu'il appela « socialisme apostolique ». On se bouscule pour écouter ses prêches mêlant socialisme et égalité raciale. Jim Jones rêve d'expansion et étouffe en Indiana, un état pauvre et agricole. Il décide de partir convertir de nouveaux adeptes à l'ouest des Etats-Unis.

En 1966, il quitte l'Indiana, avec une centaine de disciples, et va s'établir à Ukiah en Californie. Il achète une église, d'autres immeubles, et affrète des cars pour les fidèles. Ils sont envoyés chaque weekend à San Francisco et Los Angeles pour faire du prosélytisme et quêter. Selon d'anciens adeptes, chacune de ces expéditions rapportait plus de 30.000 $. Les fidèles versent au début 25 % de leur revenu à Jones, mais au fur et à mesure que leur engagement s'intensifie, ils sont incités à lui remettre davantage, voire la totalité de leurs gains - ou même à travailler presque gratuitement pour le " Temple du Peuple " et ses œuvres. Parmi les convertis, il y a des marginaux, des gens âgés, des assistés recevant les secours de l'aide sociale, mais aussi des gens aisés, instruits, séduits par la possibilité de réaliser un idéal de fraternité dans une communauté harmonieuse, avec des gens de toutes races.

 

L' église déménage ensuite à Redwood Valley, en Californie, lieu que Jim Jones disait être un des rares à résister à une holocauste nucléaire. Son premier livre « la lettre tue » (de « la lettre tue mais l'esprit vivifie » de l'apôtre Paul, tiré de la Bible) aborde les contradictions, les absurdités et les atrocités dans la Bible, tout en parlant également de ce qu'il percevait comme de « grandes vérités ».

En 1971, Jim Jones achète une ancienne synagogue à San Francisco et une église à Los Angeles. C'est l'âge d'or du Temple du Peuple. Ses réalisations sociales sont citées en exemple: dispensaire, restaurants sociaux, ateliers, maisons d'enfants, réinsertion de marginaux, drogués, jeunes délinquants. La presse chante ses louanges. Jim Jones est l'ami de personnalités politiques de premier plan : le gouverneur de Californie, le maire de San Francisco. Et cette amitié est active : il est en mesure d'apporter un soutien électoral aux candidats qui ont sa faveur en envoyant plusieurs centaines de gens à des réunions électorales, pour scander des slogans et faire la claque. Cela lui vaut des témoignages élogieux de personnages influents, y compris, entre autres, Rosalyn Carter, la femme du Président, ou le Vice-Président Walter Mondale. Il saura s'en servir auprès du gouvernement de Guyana, lorsqu'il sollicitera l'autorisation de s'établir dans ce pays avec un groupe de disciples.

 

Sa réputation lui vaut d'être nommé directeur de la commission des Droits de l'Homme d'Indianapolis. En Californie, on lui confie la tutelle de pupilles de l'aide sociale, et il occupe un poste de responsabilité dans les services d'assistance.

Jim JonesJim Jones commence à déraper et tente de renforcer son prestige par des " guérisons miraculeuses ", ce qui passe assez mal auprès d'adeptes qui se rendent bien compte des supercheries employées. Jim Jones utilise des effets grossiers tels que faire semblant d'extraire des tumeurs cancéreuses de la gorge ou de l'abdomen de compères, en manipulant adroitement des entrailles de poulet, faire marcher une fausse paralytique amenée en fauteuil roulant... Jim Jones disait que les miracles permettaient d'attirer les gens simples à son église, qui a rassemblé, dit-on, jusqu'à 20.000 fidèles.

Le "temple du peuple" est alors une congrégation religieuse d'importance. Des citations de personnalités politiques comme les sénateurs Walter Mondale, Hubert Humphrey, Henry Jackson, Sam Ervin Jr., Warren Magnuson, Mike Gravel, le député Philip Burton, Ron Dellurns, Don Edwards, Bella Abszug et Patsy Mink démontrent qu'il existait en fait un soutien massif et quasi officiel pour cette organisation.

Jane Fonda écrit à Jim Jones : « Je suis une participante active de votre congrégation, non seulement pour moi-même mais pour mes deux enfants avec lesquels j'aimerais partager cette expérience ». Jim Jones, est un pasteur respecté des « disciples du Christ », l'église protestante de l'ancien président Lyndon Johnson et de millions d'américains à l'époque.

A la fin de juillet 1977, le magazine New West publie une enquête peu flatteuse sur ce qui se passe vraiment au Temple du Peuple. Il y règne en fait une brutalité constante : violence verbale, psychologique et physique, interminables sermons de Jones pendant des nuits entières, avec coups pour ceux qui s'endorment, confessions publiques forcées, mais aussi écrites et signées, de choses souvent imaginaires permettant ensuite l'intimidation, les menaces, le chantage contre ceux qui songeraient à quitter le groupe, parents séparés de leurs enfants, souvent maltraités, mal nourris et soumis à un endoctrinement intensif..

Parmi ceux dont le témoignage est cité par New West, il y a le couple AI et Jeanie Mills (ils avaient changé de nom après leur rupture avec la secte). Ils ont passé six ans dans la secte, séduits par la personnalité de Jim Jones, attirés par l'harmonie apparente et les bonne œuvres. Désenchantés, ils sont partis, ruinés (ils avaient donné tout ce qu'ils possédaient), et menacés au point qu'ils avaient quitté la région. Ils ont emmené avec eux dans la secte cinq de leurs enfants. Ils furent assassinés en février 1980, plus d'un an après la fin dramatique de la secte. Les meurtriers n'ont pas été identifiés.

C'était la première fois que des gens osaient parler, et qu'on publiait leur témoignage. Malgré les éloges dont il avait fait l'objet jusque-là, Jim Jones fut incapable de supporter cette note discordante. Il est vrai que d'autres personnes s'enhardirent et vinrent raconter l'enfer et la désillusion qu'elles avaient vécus. C'était la première atteinte à son prestige.


jim_blog-3.jpgC'est donc à l'été de 1977, alors que la communauté venait de subir un contrôle fiscal, que Jim Jones et les 900 membres du Temple du Peuple déménagèrent au Guyana dans le but déclaré de créer une communauté agricole utopique au milieu de la jungle, près de Port Kaituma, dépourvue de racisme et fondée sur les principes du socialisme. Il baptisa le village de son propre nom « Jonestown ».

Dès 1973, Jim Jones avait envoyé une mission en Guyana pour chercher un emplacement pour établir une colonie agricole destinée à la rééducation de drogués ou de " durs " ayant besoin d'une vie rude, en plein air, avec une activité physique intense. L'année suivante, le gouvernement guyanais lui louait 11.000 hectares en pleine jungle, et un premier groupe venu de Californie commençait à défricher et à installer des baraquements. Au cœur de la jungle, le délire de Jones va atteindre son apogée.

Jim Jones est en effet hanté par le spectre d'une apocalypse nucléaire. Il est persuadé que la jungle du Guyana sera un des lieux épargnés. De plus en plus, il voyait des ennemis partout et la moindre critique ou réticence lui paraissait le signe d'une conspiration contre lui, montée par la CIA, le FBI, les nazis prêts à prendre le pouvoir aux États-Unis et à détruire les races de couleur. Il instille à ses disciples sa propre manie de la persécution, ce qui était encore plus facile en vase clos, sans contact avec le monde extérieur, sans informations pouvant contrebalancer le discours du " Père ". Il fallait que tous les habitants du camp soient bien persuadés que s'ils quittaient Jonestown, leur sort serait affreux, et que la mort était préférable à ce qui les attendait.

Ils sont de toute façon pris au piège de la jungle, sans moyen de fuir, à pied, n'ayant ni argent ni papiers (leurs passeports étaient sous clef dans le coffre du Maître). Jones perçoit les allocations-vieillesse et les pensions de ses disciples. Il met à l'abri des millions de dollars dans des banques étrangères, aux Caraïbes et même en Suisse. On trouva cependant de grosses sommes en liquide dans ses coffres-forts. Les habitants travaillent comme des forçats dans une nature hostile, soumis à la chaleur, l'humidité et le manque d'hygiène. Le soir, ils doivent encore subir les prêches interminables de Jones.

Les familles restées aux USA s'inquiètent et réclament une enquête au congrès. C'est à la fin de 1977, que le député Léo Ryan subit des pressions de la part des familles notamment pour aller visiter Jonestown. Parmi ceux qui poussèrent Léo Ryan à agir contre la « secte », il y avait la psychologue Margaret Singer (ardente anti-sectes collaboratrice du CAN, sorte d'ADFI américaine) ainsi que Tim Stoen, un ancien assistant de Jim Jones qui avait des liens avec la CIA.

 


 

Léo Ryan connaissait certains détails sur les conditions de vie à Jonestown : le travail épuisant, sous un climat très dur, la nourriture maigre, les punitions physiques cruelles, appliquées même aux enfants. Mais aux demandes de renseignement adressées au Département d'État, il était répondu par une circulaire disant que les visites du Consul des États-Unis n'avaient rien révélé d'inquiétant, que les gens étaient satisfaits de leur sort. Léo Ryan, lui non plus, n'avait rien pu obtenir de plus précis. Et les avocats de Jim Jones, Charles Garry et Mark Lane, le dissuadaient vivement de venir troubler la paix de gens qui l'avaient enfin trouvée. Peu satisfait de ces propos lénifiants et vagues, Léo Ryan partit, accompagné de membres des familles d'adeptes, de son assistante parlementaire et de plusieurs journalistes.

Le 15 novembre 1978, il arriva sur les lieux avec des reporters de NBC et du Time et un cameraman. Il passa 3 jours à interviewer les résidents. Certains membres de la communauté exprimèrent le souhait de ne plus y rester, ils formèrent ce qui est appelé « le groupe de Ryan ». Admis non sans difficultés à l'intérieur du camp, le député et ses compagnons eurent droit à la visite guidée d'un lieu idyllique, à un dîner correct et même à une soirée musicale. Quelques détails semblaient un peu bizarres ou suspects, mais Ryan lui-même, et plus encore les journalistes étaient sceptiques devant les accusations portées par les familles. Jim Jones leur parut assez malade et même proche de la démence par moments, mais la " colonie", elle, était bien organisée, les gens avaient l'air bien soignés et contents. Tard dans la première soirée, et plus encore le lendemain matin 18 novembre, des individus, puis des familles entières vinrent dire au député Ryan qu'ils voulaient partir avec lui. Certaines familles étaient divisées. Jim Jones était furieux : tous ces gens, disait-il, allaient tenter de le détruire en racontant des mensonges. Un homme se précipite sur le député, un couteau à la main, mais quelqu'un détourne la lame.

Finalement ceux qui voulaient partir s'en vont, dans une remorque de tracteur jusqu'au petit aérodrome où deux avions doivent les emmener. Et c'est là que le massacre commence : un des fidèles de Jim Jones s'était faufilé parmi le groupe des partants. Dans l'avion prêt à décoller, il tire un revolver et abat Ryan et plusieurs autres. Au même moment, arrive un second véhicule à remorque, avec des gardes armés envoyés par le chef - ils ouvrent le feu sur tout ce qui bouge, achèvent les blessés - il y aura tout de même des rescapés, l'assistante juridique du député Ryan, Jackie Speier, Steve Stung, preneur de vues pour la chaîne NBC, grièvement blessé - ils ont pu être évacués après de longues heures d'attente ; plusieurs autres, légèrement blessés, dont Charles Krause, du Washington Post .

 



Jim Jones sait qu'il est perdu. Il a commandité l'assassinat d'un membre du congrès. Ce n'est plus qu'une question d'heures avant que les forces armées ne débarquent sur Jonestown. Plus tard dans la même journée, 909 habitants de la communauté, dont 276 enfants moururent dans ce qui fut appelé depuis « un suicide collectif ».

Mais le suicide collectif n'était pas improvisé. Il y avait eu des répétitions durant lesquelles Jones avait fait boire à tous un liquide dont il leur avait dit que c'était du poison - pour ne dévoiler qu'ensuite la mystification. C'était " pour éprouver leur foi ". Ainsi, les premiers qui ont bu la potion fatale ont pu croire, pendant trois ou quatre minutes, qu'ils s'agissait encore d'une mise en scène.  Il demeure impossible de déterminer si les personnes sont mortes consentantes ou non (certaines ont été abattues par des armes à feu ou des flèches). Selon certaines sources, le suicide collectif aurait même été préparé de longue date au cours de simulations appelées « nuits blanches ». 167 membres de la communauté ont survécu à cet épisode.

Le Dr C Leslie Mootoo, alors responsable médical à Guyana, affirma que, dans la majorité des cas, il s'agissait bien de meurtres et non de suicides. Les conditions d'hygiène et le nombre démesuré de victimes n'ont pas permis à l'époque de faire des investigations poussées sur chaque corps. En pleine jungle et par une chaleur étouffante, après 32 heures de travail sans pause au milieu des corps en décomposition, le Dr Mootoo dut arrêter ses examens. 187 corps avaient alors été diagnostiqués par ses soins et son équipe comme morts par injection. La plupart avaient reçu l'injection dans des parties du corps qu'elles n'auraient pas pu atteindre d'elles-mêmes, entre les épaules ou au dos d'un bras. « Ceux qui ont fait les injections savaient ce qu'ils faisaient ! » déclara le docteur. De nombreux autres avaient reçu une balle dans la tête.

Charles Huff, un béret vert des forces spéciales au Panama, faisait partie des premiers militaires arrivés sur les lieux après le massacre. Il dit « Nous avons vu de nombreuses blessures par balles et par flèches ». Huff ajouta que ceux qui avaient été tués par balles ou par flèches semblaient courir vers la jungle qui entourait Jonestown. Corroborant les informations du Dr Mootoo, Huff déclara que ceux qui n'avaient pas été abattus par balles ou par flèches, avaient reçu des injections entre les épaules. Les tueurs avaient fui avant l'arrivée de Huff et de ses troupes.

Il n'existe aucune image de l'événement, mais le FBI produisit un enregistrement de 45 minutes appelé "death tape" qui rapporterait ce qui s'est passé pendant la tuerie et en particulier le dernier discours de Jim Jones. On l'entend dire « ne soyez pas effrayés de mourir, la mort est votre amie ».

 
jonestown--le-suicide-d-une-secte_26135_42902.jpgJones fut retrouvé mort assis sur une chaise, une balle dans la tête. Il n'a pas été déterminé s'il a été tué ou s'il s'est suicidé.

Le 31 juillet 1980, plus de 20 mois après que Leo Ryan ait été tué lors du massacre de 1978, ses cinq enfants préparèrent une action en justice à la suite d'une importante enquête sur les causes de la mort de leur père. On pouvait lire dans l'acte d'accusation qu'il y avait eu une « infiltration de la communauté de Jonestown par des agents de la CIA » et que « ces agents travaillaient dans le cadre du programme MK-Ultra » . La communauté de Jonestown aurait donc été "utilisée" à cet effet et «des quantités massives de drogues utilisées par ce programme ont été découvertes à Jonestown après la tragédie du 18 novembre 1978 »

En mars 1997, le FBI annonça qu'il rendait publique, pour la première fois, sous couvert du « Freedom of information act » (décret pour la liberté de l'information), les 39 000 pages encore inconnues qui concernaient Jonestown, le temple du peuple et toutes affaires associées. Le FBI fut contraint de diffuser les documents à cause de cette requête FOIA de 1993 du magazine Freedom.  Ces documents publiés, les révélations au sujet du massacre de Jonestown en 1978 et l'assassinat du député Leo Ryan firent l'effet d'une bombe. Cependant, 20 ans après la mort du député, l'Amérique attend toujours l'explication définitive sur les questions non résolues au sujet de cette tragédie.

Virginie IKKY pour Greffier Noir


 

 



10/10/2009
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