Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

Lucien LEGER, l'étrangleur n°1 dans une autre vie

 Par Virginie Ikky,

 

Le 16 février 2009

 

 

Lucien Léger est un cas à part, puisqu'une étiquette médiatique," le plus ancien détenu de France ", a peu à peu relégué aux oubliettes un crime. Retour à la case départ en quelque sorte puisque la gloire médiatique et l'espoir de figurer au panthéon des grands criminels étaient les principales motivations de Lucien Léger.

 

lucien légerCelui-ci a étouffé le petit Luc TARON, 11 ans, non par pulsion, mais par calcul, et à des fins tristement médiatiques, pour échapper à la médiocrité de son existence. Le 27 mai 1964, on retrouve le corps du petit Luc, dans le bois de Verrières. Il a été maintenu face contre terre, et les parents sont les premiers soupçonnés, car ils ont eu le tort de tarder à signaler la fugue de leur enfant.

 

Le 29 mai, un mot est retrouvé sous un essuie-glace d'une voiture en stationnement rue Marignan, et donne des détails sur les vêtements de l'enfant et son livre illustré que la presse ne connaît pas. Des coups de téléphone à Europe n°1 et à la PJ d'un anonyme arrivent peu après. L'inconnu donne là-encore des détails édifiants. Les messages vont dès lors se multiplier, et le 3 juin, l'inconnu complète sa signature initialement faite de XXX. Il se nomme l'étrangleur n°1. L'étrangleur n°1 se plaît à donner des détails sur l'agonie de l'enfant et la jouissance qu'il a ressentie à la prolonger. Il écrit même aux parents de l'enfant pour leur décrire les coups qu'il a infligés à Luc.

 

extraits : "C'est le moyen de pressurer la société pour lui faire vomir son pus sanglant: l'argent qu'elle pose en maître."

 

A la fin du mois de juin 64, sentant l'intérêt médiatique faiblir, le criminel se met à prendre plus de risques, envoyant des bouts de photos le représentant. visage caché et armé. Il tente d'exporter la psychose de l'étrangleur à l'étranger en envoyant une lettre au DAILY EXPRESS : "C'est le célèbre Etrangleur qui vous écrit. Mon affaire est la plus formidable du siècle." Le 3 juillet 1964, un certain Lucien LEGER écrit pour se plaindre que l'étrangleur a volé sa voiture pour transporter à CORBEIL le cadavre d'un truand tué à PIGALLE. La lettre de trop, car aucun cadavre n'est trouvé à CORBEIL. La perquisition au domicile de Lucien LEGER permet de retrouver un papier semblable aux lettres de l'étrangleur, ainsi que le manuscrit qu'écrivait LEGER, " Journal d'un assassin ".

 

Extraits: "J'avance dans la rue après avoir tué le plus seul des innocents passants." "Je suis de la graine qui pousse au printemps des monstres."

 

Le 5 juillet, Lucien LEGER avoue être l'auteur des lettres mais nie le crime. C'est un modeste infirmier à l'hôpital psychiatrique de VILLEJUIF, il est emprisonné et soumis à des expertises.

 

La première expertise soulève la possibilité d'un " état crépusculaire " au moment où LEGER étouffe l'enfant. LEGER a fait état de pertes de connaissance, et son cerveau présentent certaines anomalies détectées lors d'examens radiologiques. Les experts disent également que Lucien LEGER était en recherche de revalorisation sociale. La deuxième expertise, à laquelle collabore le Professeur HEUYER, exclut cette hypothèse, ce qui renferme dans son silence Lucien LEGER qui ne veut plus rien dire sur les faits et accuse un certain Henri d'en être l'auteur. Le second collège d'experts conclut que Lucien LEGER est un menteur conscient de ses actes, mais lui concède des circonstances atténuantes en raison de son milieu social.

 

Lucien LEGER vient en effet d'une famille très modeste de sept enfants de banlieue parisienne. Dans le voisinage, son père, tourneur sur métaux, est surnommé "le Niais". A l'école, le jeune Lucien laisse le souvenir d'un garçon que l'on n'a jamais vu sourire. Lors de son service militaire, en Algérie, il fait la connaissance de Vincent, un appelé comme lui. Ce sera l'un de ses rares amis, et bientôt son beau-frère. Solange, l'épouse de Lucien LEGER, est pupille de l'Assistance publique. Elle est aussi très fragile psychologiquement et multiplie les internements. C'est pour elle, "pour l'aider à se soigner", dira-t-il lors de son procès, qu'il deviendra infirmier psychiatrique à l'hôpital de Villejuif. Il y est apprécié, preuve que le personnage n'est pas monolithique.

 

Le défenseur de Lucien LEGER, Maître Garçon, ne manquera pas de critiquer la seconde expertise, un contentieux ancien l'opposant au Professeur HEUYER. Ce professeur était en effet partisan de la narcoanalyse, c'est à dire l'injection de penthotal à l'accusé pour vérifier la véracité de ses dires. Il avait expérimenté cette méthode sur un client de Maître Garçon, qui avait porté plainte contre le professeur pour atteinte à l'intégrité de la personne.

 

lucien légerLe procès de Lucien LEGER devait lui permettre de faire un dernier coup d'éclat, après la lecture du verdict le condamnant à la prison à perpétuité. Dans le box, Lucien LEGER dit alors :

 

" Vous venez de commettre une erreur judiciaire. Monsieur TARON connaît-il Georges-Henri MOLINARO ? "

 

Monsieur TARON est décomposé, on somme l'accusé de donner les coordonnées de cet homme. Lucien LEGER avait bien donné les coordonnées de ce monsieur à la toute-fin de l'instruction dans le but de repousser la clôture. La chambre d'accusation avait refusé le supplément d'information demandé par l'avocat de LEGER. Le président lui demande pourquoi il ne s'est pas expliqué plus tôt et de façon plus convaincante. "C'est pour prouver qu'on fait des erreurs judiciaires dans les cours d'assises".

                    

Le pauvre Monsieur MOLINARI, habitant à l'adresse donnée par LEGER, fut donc interrogé toutes affaires cessantes le jour-même du verdict, sans succès évidemment. C'était le dernier coup de Lucien LEGER, qui eût la tête sauvée par Maître Albert NAUD. Celui-ci contredira son client en affirmant qu'il n'y a pas eu d'erreur judiciaire et se satisfera bien sagement d'avoir sauvé la tête de son client.En 1974, Lucien LEGER se montrera plus précis pour étayer sa requête en révision et accuse Georges-Henri MOLINARO et Jacques SALCE d'avoir kidnappé l'enfant en raison d'un conflit financier avec Monsieur Yves TARON. MOLINARO serait un ancien de la DST, et l'enfant aurait été tué par erreur. Par ailleurs, l'épouse de Lucien LEGER serait décédée dans d'étranges circonstances et aurait été menacée par Jacques SALCE. La révision sera rejetée.

 

Aux manchettes affolant les lecteurs sur l'étrangleur n°1 ont donc succédé quarante ans plus tard les titres sur le plus ancien détenu de France :

 

"Il y a une durée de détention au-delà de laquelle la justice se mue en vengeance", s'insurge son avocat, Jean-Jacques de Felice. "Rien de neuf chez Kafka et compagnie", résume parfois l'intéressé dans des courriers qu'il tape à la machine, avec un soin extrême, sous le portrait de Léo Ferré, son fidèle compagnon de cellule. Au moment de sa condamnation, le Code Pénal ignore les peines de sûreté, et virtuellement, Lucien LEGER peut sortir après 15 ans de détention.

 

Il a été incarcéré dans une quinzaine d'établissements pénitentiaires pour finir par la prison de Bapaume, dans le Pas-de-Calais. Solange, sa femme, décéda en 1970. Lucien Léger n'obtint pas le droit d'assister à son enterrement. Libérable depuis 1979, ses treize demandes de libération conditionnelle et trois demandes de grâce présidentielle furent rejetées. Cette réticence trouve sûrement une explication, au moins partielle, dans le fait qu'Yves Taron, père de la victime et fondateur de la Ligue nationale contre le crime et pour l'application de la peine de mort, avait affirmé en 1980 : " Je le tuerai. Pas tout de suite, juste le temps de lui faire éprouver l'angoisse que ma femme et moi avons connue. " Sa libération était d'ailleurs intervenue après la mort d'Yves Taron. La mère du petit Luc Taron, devenue veuve, avait simplement fait la demande que Lucien Léger ne publie jamais de livre sur l'affaire. En 2004, il avait promis à un journaliste : " Si je sors, je sors intact ". Notons que les deux requêtes en révision expliquent sans doute que les libérations conditionnelles lui aient été refusées. Le repentir du condamné est en effet un point essentiel dans l'acceptation d'une libération conditionnelle (même si certains bénéficient d'une plus grande mansuétude comme Jean-Marc ROUYAN d'ACTION DIRECTE).

 

Le 31 août 2005, après de nombreux recours, la Cour d'Appel de DOUAI fait droit à sa demande de libération conditionnelle. Il emménage chez son ami Lucien BERNHARD. La Cour européenne des droits de l'homme a estimé en avril 2006 que la détention de Lucien LEGER durant 41 ans n'a pas constitué un "traitement inhumain ou dégradant". Les juges des droits de l'homme ont débouté, par cinq voix contre deux, Lucien LEGER qui invoquait l'article 3 de la Convention qui interdit les "traitements inhumains ou dégradants", ainsi que l'article 5 de la Convention qui garantit le "droit à la liberté et à la sûreté".

 

La Cour des droits de l'homme relève que Lucien LEGER "a eu la possibilité de demander sa libération conditionnelle à intervalles réguliers et a bénéficié de garanties procédurales" : "Dès lors, la Cour estime que le maintien en détention du requérant, en tant que tel, et aussi long fut-il, n'a pas constitué un traitement inhumain ou dégradant". Pour les juges de Strasbourg, la condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité n'était pas non plus "arbitraire" au regard de l'article 5 de la Convention européenne des droits de l'homme eu égard à l'extrême gravité de l'infraction commise".

 

Le corps de Lucien LEGER est retrouvé sans vie le 18 juillet 2008.

 

 

 

Virginie IKKY pour Greffier Noir



16/02/2009
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