Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

Mata Hari, danseuse et espionne

 Par Virginie Ikky,

 

Le 3 mars 2009

               

 

mata hariMata Hari, de son vrai nom Margaretha Geertruida (Grietje) Zelle, est née le 7 août 1876 à Leeuwarden et est la fille d'un marchand de chapeaux de Leeuwarden (Pays-Bas). La petite fille a un teint basané inhabituel aux Pays-Bas qui fait qu'on la prend souvent pour une Eurasienne. La jeune fille étudie à l'école normale de Leiden mais est renvoyée à la suite d'une liaison avec le directeur. À la suite d'une annonce matrimoniale, elle épouse un capitaine nommé MacLeod de dix-neuf ans son aîné, qui se montre bientôt violent et porté sur le rhum. Ils vivent aux Indes néerlandaises et ont deux enfants. Leur fils Norman meurt à la suite d'une intoxication à laquelle leur fille Jeanne survécut. Le couple rentre au pays en 1903. Mais Margaretha a veut divorcer du capitaine et gagne Paris.

 

Elle débute sa seconde vie dans la danse de charme orientale qu'elle a appris aux Indes, sous les apparences d'une princesse javanaise dénommée Mata Hari (L'oeil de l'Aurore) au "Musée des études orientales", musée Guimet. La représentation donnée le soir du 13 mars 1905 par le riche mécène Émile Guimet pour une brochette de privilégiés consiste en un tableau animé représentant le dieu hindou Shiva aux six bras recevant l'hommage exalté d'une pléiade de princesses emmenées par Mata Hari habillée d'un collant couleur chair et ruisselante d'or et de jade. C'est un triomphe et l'écrivain Colette s'exalte en parlant de la danseuse : "Elle ne dansait guère mais elle savait se dévêtir progressivement et mouvoir un long corps bistre, mince et fier."            

 

mata hariLe spectacle connaît le succès et la troupe se produit bientôt à Madrid, Monte Carlo, Berlin, La Haye, Vienne et même Le Caire. Mata Hari se produit dans les grandes capitales, ne compte plus ses chapeaux, ses chiens, ses fourrures, ses amants. Elle s'invente un personnage né à Java où les prêtres de Shiva l'ont initiée aux secrets de son culte et de ses danses. Son père était un riche industriel. Son mari, un officier supérieur dont elle est séparée, était jaloux comme un tigre (Mata Hari aurait même affirmé qu'il lui aurait arraché un téton en la mordant mais ce fait a été déclaré faux après sa mort). Elle est aussi une courtisane qui se préoccupe trop peu de la nationalité de ses conquêtes.

 

La première guerre mondiale va bouleverser la vie de la danseuse. Elle côtoie des soldats et s'éprend en 1916 d'un capitaine russe au service de la France dénommé Vadim Maslov, fils d'amiral. Lorsqu'il est abattu et soigné dans un hôpital de campagne, du côté de Vittel, elle se met en tête de lui rendre visite à l'infirmerie du front. Mais il lui faut un laisser-passer qu'elle va devoir monnayer, et elle doit payer cette faveur de la promesse d'aller espionner le Kronprinz (le prince héritier de l'Empire allemand) qui est de ses connaissances. Mata Hari met alors le doigt dans l'engrenage. Le capitaine Ladoux, chef des services du contre-espionnage français, l'invite à mettre ses relations internationales et ses facultés de déplacement au service de la France contre rétributions. Elle accepta contre promesse d'une somme d'un million de francs qui ne fut jamais versée. En tant que ressortissante des Pays-Bas, elle pouvait franchir librement les frontières.

 

mata hariPour éviter les combats, elle rejoignit les Pays-Bas via l'Espagne et la Grande-Bretagne. L'Intelligence Service (les services secrets britanniques) met la main sur elle lors d'une escale à Falmouth mais ne peut rien lui reprocher malgré un interrogatoire serré. Poursuivre sa route vers l'Allemagne devenant hasardeux, l'aventurière regagne  Madrid où elle ne tarde pas à séduire l'attaché militaire allemand, le major Kalle. En janvier 1917, le major Kalle transmit un message radio à Berlin, décrivant les activités d'un espion, de nom de code H-21. Les services secrets français interceptèrent le message et, en fonction des informations qu'il contenait, furent capables d'identifier H-21 comme étant Mata Hari. Aussi étrange que cela puisse paraitre, les Allemands chiffrèrent le message avec un code qu'ils savaient pertinemment connu des Français, laissant les historiens penser que le but du message était que, si elle travaillait effectivement pour les Français, ceux-ci pourraient démasquer sa double identité et la neutraliser.

 

Mata Hari fait alors l'erreur fatal de rentrer en France pour rejoindre son officier. Arrivée à Paris le 4 janvier 1917, elle est arrêtée le 13 février à l'hôtel Élysée Palace par le capitaine Bouchardon. Le contre-espionnage français fait une perquisition dans sa chambre. On ne trouva pas de preuve incontestable, mais le sac à main contenait deux produits pharmaceutiques dont le mélange pouvait fournir une encre sympathique mais dont l'un n'était autre qu'un contraceptif efficace. Des télégrammes chiffrés interceptés établissaient que le consul allemand en Hollande lui avait versé 20 000 francs. Le capitaine Bouchardon la soumet à des interrogatoires humiliants à la prison Saint-Lazare. Mata Hari admet avoir été payée par des officiers allemands, tout en affirmant qu'il s'agissait de l'argent du stupre.

 

Elle est convoquée à huis clos le 24 juillet 1917 devant le 3e conseil militaire, au Palais de justice de Paris. Accusée d'espionnage au profit de l'Allemagne, Mata Hari passe du statut d'idole à celui de coupable idéale dans une France traumatisée par la guerre et dont l'armée vient de connaître d'importantes mutineries après l'échec de la bataille du Chemin des Dames. Son défenseur, Maître Clunet - un ancien amant - est un expert réputé du droit international, mais malheureusement peu familier des effets de manche d'une cour criminelle. À son immense désespoir, Mata Hari entend Vadim Maslov, appelé à la barre, la qualifier d'aventurière. Mais un autre témoin, le diplomate Henri de Marguérie, assure connaître l'accusée de longue date, n'avoir jamais abordé de sujet militaire en sa présence et pouvoir se porter garant de sa parfaite probité....

                            

Condamnée à mort, elle fut fusillée le 15 octobre 1917, à l'âge de 41 ans, dans les fossés de la forteresse de Vincennes. Elle refuse le bandeau qu'on lui propose et se tient crânement près du poteau d'exécution, lançant un dernier baiser aux soldats du peloton. Juste avant d'être fusillée, Mata Hari s'écria: "quelle étrange coutume des Français que d'exécuter les gens à l'aube!"

 

Sa famille ne réclama pas le corps, qui fut confié à la faculté de médecine de Paris. Son corps fut disséqué par des étudiants en médecine, puis incinéré. Enfin, ses cendres furent déposées dans une fosse commune. Il ne reste donc aujourd'hui plus rien de la dépouille mortelle de Mata Hari.

 

Dès la fin de la guerre, l'Allemagne la présenta d'abord comme une innocente victime, n'ayant jamais collaboré avec les services de renseignements allemands. Cependant en 1931, dans un important ouvrage collectif L'Espionnage pendant la guerre mondiale auquel ont notamment collaboré des historiens, des officiers et des anciens agents des services secrets, il est fait mention que " Mata Hari a fait de grandes choses pour l'Allemagne; elle fut le courrier pour nos informateurs installés à l'étranger ou en pays ennemis... Mata Hari était parfaitement au courant des choses militaires, puisqu'elle avait été formée dans l'une de nos meilleures écoles d'information... Elle était un agent de marque. "

 

En 1937, " Mademoiselle Docteur ", Fräulein Schragmüller, qui travaillait pendant la guerre au bureau III C, sous le nom de code H21, à Anvers, publia ses mémoires. Elle y révèle à propos de Mata Hari : " Pas une des nouvelles qu'elle a envoyées n'était utilisable, et ses informations n'ont eu pour nous aucun intérêt politique et militaire. " Elle reconnaitra cependant : " La condamnation était méritée et conforme à l'esprit du code militaire. "

 

Près de cent ans plus tard, les archives du procès n'ont toujours pas été rendues publiques. Le cas de Mata Hari divise les historiens et n'est pas prêt d'être éclairci tant que les archives ne seront pas publiées.

 

Virginie IKKY pour Greffier Noir



03/09/2009
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