Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

Patrice Alègre, "suicide de la justice mode d'emploi"

Par Virginie Ikky

 

 Le 19 avril 2012

 

 

Allegre-640x300.jpgLe 21 février 2002, la Cour d'assises de Haute-Garonne condamne Patrice Alègre à la peine de réclusion à perpétuité avec une période de  sûreté de vingt-deux ans pour 5 meurtres, au terme d'une couverture médiatique modeste, et qui n'est rien comparée au délire qui va suivre. Car une autre "affaire Alègre" va démarrer un an plus tard et occulter les seules victimes à figurer à ce jour au triste palmarès du tueur en série. Cette réouverture de l'affaire aboutira malheureusement à  la fermeture de dizaines de dossiers de meurtres inexpliqués de femmes dont les familles n'obtiendront jamais ni réponse ni justice. Un point commun à beaucoup de ces femmes certainement assassinées par le tueur en série : l'extraordinaire propension de  la justice à voir des suicides  partout, voir à se désintéresser tout court de ces femmes. Retour en 2002 : la cellule HOMICIDE 31 a été créée au sein de la gendarmerie pour jalonner le parcours criminel de Patrice Alègre. Son activité perdure après le procès.

 

La cellule HOMICIDE 31, constituée de gendarmes dévoués à la recherche de nouvelles victimes, retrouve la signature du  tueur en série  sur les lieux du crime de Josette Poiroux  alias «Linda», poignardée et brûlée dans son studio à Toulouse  en 1992, et sur les lieux du meurtre  le 4 décembre 1987 de  Josette Legoy, une prostituée étranglée et calcinée elle aussi dans son studio. Fin mai 2002, le juge d'instruction Serge Lemoine met en examen Patrice Alègre pour homicide volontaire sur Josette Poiroux et Josette Legoy. Patrice Alègre est plus que jamais soupçonné de plusieurs  homicides dans le milieu de la prostitution toulousaine et mis en examen également pour les meurtres de Line Galbardi en janvier 1992, de Patricia Ballejos en décembre 1992 et le viol d'une prostituée en 1997. Pour éclaircir ces affaires,  les gendarmes vont devoir soulever le couvercle du chaudron toulousain, et plonger dans un milieu interlope. Entre des prostituées violentées et haineuses vis-à-vis de la justice ou de la police, des marginaux mythomanes, des notables habitués des parties fines prêts à tout pour se dédouaner, des avocats en quête de scandales et une presse  locale à couteaux tirés, ce deuxième volet de l'affaire Alègre va dégénérer en cirque judiciaire et médiatique, et laisser au final de nombreuses questions en suspens.


Patrice Alègre,  fils d'un père CRS violent et d'une mère coiffeuse notoirement volage, aurait agressé sa première victime en 1985, à 17 ans, en tentant de l'étrangler. Il a quitté le domicile de ses parents à l'âge de 13 ans pour partir vivre chez sa grand-mère. Il commet de nombreux délits, multiplie fugues, bagarres et agressions. En 1989, Patrice Alègre habite avec Cécile à Saint-Geniès, qui attend un enfant.  Ce sera une fille, Anaïs, dont Alègre ne s'occupera quasiment pas. Le 21 février 1989, Valérie Tariote, serveuse du buffet de la gare Matabiau, est retrouvée les mains liées, bâillonnée, dénudée, la culotte déchirée, un foulard au fond de sa gorge et une casserole de sang sous sa tête. L'élaboration de la scène de crime est incroyablement violente et mystifie apparemment les enquêteurs, qui classent l'affaire en suicide. Les légistes, les policiers et la justice avaient conclu au «suicide par intoxication médicamenteuse» selon une recette du livre Suicide, mode d'emploi...

 

Le 25 janvier 1990,  Patrice Alègre prend en stop, viole et tue Laure Martinet, qu'il a connue quelques semaines plus tôt. Officiellement, il se calme durant 7 années. En février 1997, Alègre s'introduit chez Martine Matias, la tue et met le feu à l'appartement. Martine a été chloroformée et battue. L'enquête conclut encore à un suicide. Il viole dans le même mois Emilie Espes. Ils étaient allés en discothèque ensemble et sur le chemin du retour, Alègre l'agresse et tente de l'étrangler, avant de s'excuser et de fondre en larmes. Elle dira à son entourage avoir été violée par un inconnu. Le 15 juin 1997, Patrice Alègre viole et tue Mireille Normand.  

 

gendarme roussel patrice alègreLe 5 septembre 1997, le gendarme Roussel se rend à Paris pour interroger Patrice Alègre, arrêté avec des bijoux d'Isabelle Chicherie, retrouvée étranglée, violée et brûlée la veille. Déjà recherché pour deux meurtres de femmes commis en 1990 et 1997, Patrice Alègre lâche aux enquêteurs : "Je sais pourquoi vous venez, c'est pour Martine, c'était en 90, en Ariège." Ils viennent en fait pour Laure Martinet et  Mireille Normand. Le 3 décembre 1997, à Toulouse, dans une voiture de gendarme qui effectue une extraction, Patrice Alègre demande à dîner avec son escorte. Il sait qu'il risque la perpétuité et veut profiter de l'air du dehors. On lui rétorque qu'il doit donner quelque chose en échange pour avoir un motif de le garder sous le coude. Vers la gare Matabiau, Patrice Alègre désigne un immeuble et dit avoir tué une certaine Valérie. De la même manière, le tueur dira aux enquêteurs en 1999 en désignant du doigt l'hôtel de l'Europe : «Là, il s'est passé quelque chose.» C'est ainsi que les gendarmes déterreront la mort en 1992 de Line Galbardi.

 

Retour en 1998. Pour la justice, l'affaire est close et résolue. Le gendarme Michel Roussel n'a pas envie d'en rester là et ne croit pas à la longue période d'accalmie entre 1990 et 1997 dans l'activité du tueur en série. Il décide d’utiliser le logiciel Anacrime pour rechercher des meurtres non élucidés avec les marqueurs d'Alègre : les lieux, véhicules, modus operandi ou noms qui reviennent dans les dossiers. Il fait mouche sur de nombreux cas.

 

Printemps 1999, Michel Roussel obtient du procureur Christiane Vignau-Rabastens qu'elle lui donne un cadre judiciaire : «rechercher toutes personnes susceptibles d'avoir été victimes des agissements de Patrice Alègre». En juin 2000, une cellule spéciale «homicide 31» est créée, avec un travail titanesque : 14 enquêtes en cours, 115 recherches dans l'intérêt des familles entre 1986 et 1997, 191 cas de meurtres non élucidés, disparitions inquiétantes, des viols et morts suspectes recensées sur onze ans par le bureau d'ordre pénal du tribunal de Toulouse, outre les dossiers d'autopsie classés en suicides  de la morgue de Haute-Garonne et 5 autres départements. Les gendarmes sont à la recherche de prostituées ayant côtoyé Alègre dans les années 90. Ils retrouvent Patricia et Fanny. Patricia, 32 ans, a trois enfants, et travaille dans la métallurgie. Fanny, 30 ans, a épousé un chauffeur en 1996, et élève ses quatre enfants. Elles sont harcelées par les gendarmes, alors qu'elles se sont péniblement sorties d'années de prostitution, de drogue, de psychiatrie. Fanny n'a plus que trois dents et Patricia porte des cicatrices de brûlures de cigarette sur les bras.

 

Le 8 janvier 2003, Patricia craque, et fait des révélations sur le meurtre de Line Galbardi par Patrice Alègre, qui voulait la punir de l'avoir balancé aux flics. Elle éclaire les enquêteurs sur le statut d'homme de main de Patrice Alègre à l'époque. Il recrute et violente des paumées qui deviennent tapineuses pour le compte de Lakhdar Messaoudène. Alègre est chargé de "dresser" et de punir les récalcitrantes. Il deale également de la coke de luxe, de la pasta sud-américaine. Il a ses entrées dans tous les hauts lieux de la vie toulousaine comme l'Ubu, ou le club 39, un club échangiste. Patricia est chargée de contrôler les filles. La suite va montrer qu'elle n'a rien perdu de son influence. Durant sa garde à vue, Patricia reconnaît avoir transporté des stupéfiants, mis des filles au tapin et avoir assisté au meurtre de Line Galbardi. Elle comprend vite qu'elle peut avoir des ennuis avec la justice et être accusée de complicité. Elle balance qu'Alègre bénéficie de protections policières qui couvrent ses activités et touchent des enveloppes, que des notables engagent des filles pour des soirées sado-masos qui, parfois, tournent mal. Les gendarmes vont notamment avoir dans le collimateur un "donjon" de Toulouse, un petit club de sado-maso extrème, pour lequel il pense qu'Alègre sert de rabatteur. Le donjon aurait appartenu à un restaurateur homosexuel, décédé en 1996, qui aurait pris la précaution de filmer et prendre des milliers de photos des participants.

 

Fanny dit aux gendarmes avoir été la «gonzesse» comme elle dit d'un directeur de société, puis d'Alègre et enfin du substitut du procureur «Marcus». Le premier, M. de B., directeur d'entreprise. entretient la prostituée alors mineure. Elle croise Patrice Alègre en 1990.  Alègre est alors une petite figure du  milieu de la prostitution, beau garçon toujours plein aux as, mais violent. Il lui casse les dents, et les policiers refusent sa plainte. C'est par l'intermédiaire d'Alègre qu'elle dit rencontrer un magistrat, Marcus, qu'elle reconnaitra en la personne de Marc Bourragué, qui était substitut du Procureur à Toulouse. Il niera la relation, quand bien même il admet avoir pris un apéritif avec Alègre à la même époque. Fanny dit qu'elle devient la maîtresse de Marcus, et raconte : «J'ai accompagné ces gens très importants à plusieurs soirées came et cul où on s'envoyait en l'air, à la maison du lac de Noé, avec des partouzes dans les chambres à l'étage supérieur, des trafics de coke et de bijoux, tout était illégal, mais plutôt banal. J'étais la reine. Au début, c'était donnant donnant. J'aimais le fric. Il y avait un échange.» . «Plus tard, ce n'est plus moi la maîtresse, ce sont eux les maîtres, c'est moi qui dois tout donner, même des enveloppes d'argent. Il n'y a plus de retour. Que des brutalités. Les bourgeois qui ont dérapé, il y en a eu cinq ou six. Et les trois filles cernées par rapport à ça que je connais étaient toutes des filles à problèmes, avec un enfant ou un truc délicat, ça marchait avec : "Je te tiens ou je te saque."» «Marcus, c'est son dada. Après les partouzes, il a été attiré par ça... Il aimait ces vices, je te fais du mal, tu me fais du mal... Et puis il m'a fait beaucoup mal...». Elle trace un plan du palais de justice menant au bureau de Marcus, et dessine de lui un visage très ressemblant. Elle dit avoir subi des viols lors de séances sado-maso, et met en cause le magistrat «Marcus» et deux de ses collègues.

 



Le 10 février 2003, le dossier s'emballe lorsque Patricia balance le nom de Dominique Baudis pour des parties sado-maso. Le lendemain, Fanny raconte elle aussi le meurtre de Line Galbardi, dans la nuit du 2 au 3 janvier 1992 à l'hôtel de l'Europe. Elle avait sa chambre à l'hôtel de passe, a entendu des hurlements et s'est rendue dans la chambre d'à côté. Elle trouve Lakhdar qui oblige Patricia et des filles à assister au supplice de Line. Fanny est apalguée par Patrice Alègre qui lui dit qu'elle crève si elle bouge. Il viole Line, la frappe et l'étrangle. Elle meurt devant tout le monde.

 

Le 14 mars, Fanny raconte comment on a abusé d'elle dans des bureaux du palais de justice de Toulouse, après que des policiers l'aient livrée à des magistrats. Le 18 mars, elle craque au téléphone placé sur écoute avec son frère et accuse les gendarmes de la faire parler et de lui mettre la pression. Le 28 mars, Fanny dit avoir rencontré une semaine plus tôt un policier qui lui aurait fait comprendre qu'elle avait intérêt à se taire.

 

Le 1er avril, la Dépêche du Midi, dirigée par Jean-Michel Baylet, et le Figaro annoncent une nouvelle «affaire Alègre». Concernant la dépêche, c'est un nouvel épisode de la guerre entre les familles Baylet et Baudis qui s'ouvre, puisque les deux hommes politiques se sont affrontés pour la mairie ainsi qu'en d'autres occasions. La fuite viendrait de l'avocat de Patricia. Jean-Michel Baylet sera plus tard candidat à la primaire socialiste de 2011.

 

Le 3 avril, Fanny ne veut plus parler. Les gendarmes lui disent qu'une autre prostituée dit la même chose qu'elle et proposent de les mettre en relation. Dès lors, elles ne cesseront plus de s'appeler, particulièrement en juin. A deux reprises, au moins, Fanny rendra visite à Patricia, en compagnie du chef Roussel. Fanny dénoncera également un viol commis par Dominique Baudis.

 

Le 4 avril, le psychologue Alain Pénin dit au sujet de Fanny que c'est une femme en grande difficulté et en état de stress majeur en raison du retour de ses souvenirs et des événements qu'elle s'était ingéniée à enfouir hors de sa mémoire. L'expert conclut : «Il n'existe dans son discours aucune tendance à la dramatisation, à l'emphase, ni aucun élément de nature mythomaniaque ou affabulatoire qui puissent, au plan psychologique, faire douter de sa crédibilité.»

 

Le 15 avril, le procureur de la République de Toulouse, Michel Bréard, ouvre une information judiciaire pour «proxénétisme en bande organisée, viols aggravés et complicité, actes de tortures et de barbarie» contre «Patrice Alègre et tous autres». Le Juge Perriquet est chargé de l'instruction. Jean Volff, Procureur Général, omet de prévenir la chancellerie, donnant l'impression qu'il veut étouffer l'affaire, ce qui lui vaudra d'être écarté de son poste par Dominique Perben et de quitter ses fonctions sans gloire. Il sera lui aussi mis en cause dans des soirées sado-maso. 

 

La confrontation, le 12 mai, entre Patricia, Fanny et Patrice Alègre, provoque la première sortie publique d'un magistrat. Dans une interview à l'Est Républicain, Marc Bourragué dément toutes les accusations mais admet qu'il a bu un apéritif chez lui avec Patrice Alègre en 1991 ou 1992. Le 12 mai, Marianne rapporte de récentes révélations faites par une prostituée faisant état d'un maillage police-justice et politique dans lequel la corruption est généralisée et des parties fines sont organisées en présence d’au moins deux avocats toulousains et de notables haut-placés, dont l'ancien maire. Dominique Baudis, alors président du CSA.

 

Le 18 mai, Dominique BAUDIS est l'invité du journal de 20 heures de Claire Chazal sur TF1 et révèle être accusé par une ex-prostituée d'avoir été complice de Patrice Alègre. Il livre alors une curieuse explication à la machination en train de se mettre en place en accusant le «lobby pornographique», qui lui en voudrait à cause de l'avis du CSA du printemps 2002 recommandant l'interdiction de diffusion de films pornographiques à la télévision. A ce sujet, Marc Dorcel fera remarquer que le lobby pornographique est une invention, la plus grande société de production de films X n'ayant guère plus d'envergure économique que celle d'un grand magasin. BAUDIS prend comme avocat maître Francis Szpiner, qui réplique rapidement et demande au juge en charge de l'instruction de mettre en examen son client. Le temps presse effectivement car les accusations contre Baudis se succèdent. Patrice Alègre l'accuse déjà d'être impliqué dans le meurtre d'un travesti.

 
djamel-travesti.JPGCe même 18 mai, Patricia affirme dans un reportage télévisé qu'elle a rencontré Dominique Baudis lors d'une soirée sadomasochiste. Le 22 mai, Djamel, un travesti, confirme les accusations des ex-prostituées sur TF1. Le 24 mai, sur France 2, Djamel récidive et parle de meurtres d'enfants au cours de soirées sado-maso, et dit y avoir aperçu Marion WAGON, jeune fille disparue au cours des années 90 dont le visage a été diffusée dans toute la France. Le 27 mai, Dominique Baudis dépose plainte contre X « pour diffamation publique envers un particulier ». 

 

Le 30 mai, Patrice Alègre déclare devant le juge d'instruction qu'il a tué une prostituée et un travesti à la demande de Dominique Baudis. Karl Zero et son émission le vrai journal se mêlent à présent de l'affaire en lisant une lettre adressée par Patrice Alègre à l'antenne. Le 15 juin, Karl Zéro diffuse un entretien avec Fanny, qui parle d'enfants qu'elle aurait vu suspendus à des crochets dans une chambre de torture, au premier étage d'une maison près de Toulouse. A l'issue du reportage, Karl Zéro précise qu'elle n'a pas été payée. Pourtant, quatre jours auparavant, Fanny s'est rendue dans un garage à Toulouse pour y choisir un monospace Volkswagen Sharan d'occasion, au prix de 10 700 euros. Un certain Michel Malaussena, réalisateur du Vrai Journal sur Canal +, paye la note. Plus tard, Karl Zéro déclarera qu'il s'agissait là d'une avance sur les droits d'auteur d'un livre de Fanny qu'il coédite avec Ramsay.

 

 

 

Le 16 juin, Le Monde annonce la découverte de cette maison du lac de Noé et en fait une description macabre : Derrière les tentures qu'ils ont arrachées les gendarmes auraient découvert dans les murs plusieurs fixations d'anneaux. Ces anneaux étaient situés bas, à une cinquantaine de centimètres du sol, à hauteur d'enfant. Le Procureur de la République dément formellement cette information dès le lendemain.

 

Le 17 juin, au cours d'une confrontation impliquant Patricia, Patrice Alègre et Lakhdar Messaoudène, Patrice Alègre fait état  de pressions et des promesses d'argent qui l'ont amené à mettre en cause Dominique Baudis. Patrice Alègre précise que c'était en contrepartie d'une somme de quinze mille euros qu'un collaborateur de Karl Zéro devait remettre à son avocat qu'il avait transmis la lettre. Fanny raconte à nouveau que trois magistrats connus l'auraient violée en la sodomisant, l'un l'attrapant par les cheveux pendant que l'autre la brûlait avec des cigarettes, et aussi avoir été violée par des policiers dans un parking. Elle raconte aussi les pressions exercées sur elle afin qu'elle désigne au hasard les photos de magistrats que les gendarmes allaient lui montrer.

 

Le 20 juin, Patricia est mise en examen pour «complicité de faux témoignage» en ayant manipulé Djamel, qu'elle aurait connu depuis des mois et hébergé, et est incarcérée. Le 22 juin, Jean-Michel Baylet porte plainte contre Baudis qui l'accuse d'avoir comploté contre lui. Canal+ annule la diffusion du Vrai Journal consacré à l'affaire Alègre. Le 25 juin, Alègre contredit ses aveux des meurtres de Line Galbardi et Claude Martinez, au moment où il change d'avocat avec maître Gilbert Collard, qui demande un dépaysement de l'affaire. Le 26 juin, Dominique Baudis est confronté avec Patricia qui l'accuse de viols. Elle raconte que le soir de ses 20 ans, Alègre, Lakhdar Messaoudène et Dominique Baudis l'ont violée.

 

Le 1er juillet 2003, Jean Volff se constitue partie civile et est entendu par le juge. Le lendemain, Marc Bourragué est entendu en tant que victime par le juge, montre son épaule vierge de tatouage, contrairement aux affirmations de Fanny, et se dit prêt à «toute constatation ou expertise médico-légale». André Mayrac, propriétaire de plusieurs clubs libertins, demande à être entendu par la justice et indique posséder les photos du fameux "donjon". Ces photos ne concerneraient en fait aucun des protagonistes de l'affaire. Le 2 juillet, à une nouvelle confrontation entre Patricia et Djamel, celui-ci répète avoir été victime de soirées sadiques auxquelles participaient des notables toulousains, et son avocate déclare qu'il a été contraint par les gendarmes à signer les déclarations au terme desquelles il indiquait avoir été manipulé par Patricia.

 

Le 17 septembre, Fanny innocente Baudis. Elle le réaccuse devant le juge Lemoine, le 9 octobre. Elle blanchit Lakdhar Messaoudène en indiquant qu'il n'était pas présent sur la scène de crime. Elle dénonce aussi des violences sexuelles qu'elle aurait subies dans un commissariat de police vers le 10 janvier 2003. Le Dr Daniel Ajzenberg conclut que Fanny est «crédible dans ses dires sur le plan psychiatrique».

 

En février 2004, le Juge Perriquet charge l'inspection technique de la gendarmerie d'enquêter sur les méthodes mises en oeuvre au sein de la cellule HOMICIDE 31 et notamment celles du gendarme ROUSSEL, parti à la retraite de manière anticipée. Le gendarme est notamment accusé d'avoir fomenté un complot à l'aide de deux magistrats toulousains, le juge d'instruction Lemoine et le substitut Heinisch, qui voulaient enfoncer Marc Bourragué. Les conditions dans lesquelles la photo du substitut arrive dans l'album sont montrées du doigt. Au vu de la description donnée par Fanny, le juge Heinish aurait donné au gendarme une photo de l'installation de Bourragué lorsqu'il prenait ses fonctions à Montauban. De même, les conditions d'audition des anciennes prostituées sont dénoncées par l'ancien directeur opérationnel de la cellule HOMICIDE 31, Jean-Claude Brunt. Il indique que le gendarme Roussel voulait interroger seul Fanny et Patricia, pour qu'elles soient plus à l'aise, bien que cela soit contraire au règlement. Brunt dénonce le fait que Roussel se soit ensuite adressé directement au substitut Heinish pour le court-circuiter et l'évincer de l'enquête.

 

La sortie du livre "HOMICIDE 31" hérisse encore les rivalités au sein de la gendarmerie. Des anciens collègues de Roussel tirent à boulets rouges contre les attaques dont ils sont l'objet dans le livre. La cellule Homicide 31 était le théatre d'un conflit permanent entre Roussel et nombre de ses collègues. Dans son livre, le gendarme Roussel dit avoir été empêché de mener à bien son enquête car la cellule était manipulée. Les anciens collègues de Roussel disent qu'il s'était coupé des autres, et qu'il s'était replié sur Heinisch, qui valorisait Roussel en indiquant que lui seul pouvait faire parler les filles. Rapidement pourtant, la majorité des enquêteurs a douté de la véracité des faits dénoncés par les ex-prostituées. En mai 2003, un nouveau groupe d'enquêtes était constitué, afin de vérifier les allégations des prostituées. Roussel était mis sur la touche et partirait ensuite en retraite.

 

Le 12 février 2004, le Juge auditionne Patricia, qui sort d'une cure de sommeil et quitte précipitamment son bureau, lui reprochant de la considérer comme coupable plutôt que victime. L'affaire s’essouffle sérieusement. Le 25 mars 2005, le juge d'instruction Thierry Perriquet déclare le non-lieu pour toutes les inculpations de Dominique Baudis, et Marc Bourragué. Djamel, qui se prétendait le fils de Michael Jackson, et alternait prostitution et psychiatrie, s'est lui suicidé le 20 septembre 2003, de crainte selon ses avocats d'une nouvelle audition chez le Juge.

 

En juillet 2005, Fanny et Patricia sont condamnées respectivement à 18 mois et trois ans de prison ferme pour complicité de témoignages mensongers, dénonciation de crime imaginaire ainsi que subornation de témoin dans l'affaire Djamel, outre la privation de droits civiques pendant 5 ans. Le 26 février 2006, le tribunal correctionnel de Toulouse reconnait Fanny et Patricia coupables de dénonciation calomnieuse et les condamne à respectivement à deux et trois ans de prison avec sursis.

 

Patrice Alègre  a  ensuite bénéficié de non-lieux  dans toutes  les nouvelles affaires issues d'HOMICIDE 31, qui reposaient malheureusement sur les témoignage des deux parias. Avec la prescription,  les crimes vont  les uns après  les autres tombés  dans l'oubli.  La justice avait  notamment ressorti des archives la mort d'Edith Schleichardt.  Le 23 septembre 1990, on retrouve le cadavre d'Édith  Schleichardt, 23 ans,  le blouson remonté sur la poitrine,  le slip et  les collants baissés, une bombe lacrymogène coincée entre les cuisses. Le substitut du procureur Marc Bourragué est présent. Les experts  concluent  à  un  suicide par intoxication médicamenteuse.  Patricia avait également dénoncé le meurtre  de la "puce", une jeune  prostituée de 16 ans  tuée par Patrice Alègre et violée sur ordre de Lakdhar, parce qu'elle n'était pas assez "efficace". En décembre 91, la jeune fille aurait été emmené au Lac de Noé avec Patricia et Line Galbardi. Elle aurait reçu l'ordre de passer par les mains d'Alègre et de se faire "dresser". Devant son refus, Alègre se serait chargé d'elle. Line Galbardi, qui sera retrouvée morte environ un mois plus tard, aurait raconté ce meurtre à un policier. "la puce" reste à ce jour non identifiée. Le dossier de la mort d'Hadja benyoucef sera également refermé. Cette femme avait été retrouvée un couteau planté dans la gorge. Une  mort  de plus qui avait  été classée en suicide.

 

Il n'est plus pensable aujourd'hui après la tempête médiatique que ces meurtres inexpliqués fassent l'objet de procès. Les meurtres de prostituées n'ont pas intéressé la justice bien longtemps...justice qui sera en revanche très occupée à juger les multiples plaintes pour diffamation ou dénonciation calomnieuse entre magistrats, gendarmes, politiques ...y compris à l'encontre des familles de victimes !

 

Le travail de la cellule HOMICIDE 31 est rayée de la carte, malgré les plaintes des familles des anciennes prostituées tuées, qui demandent notamment la publication du rapport rédigé par Michel Bréard, adressé à la chacellerie au début de l'année 2005. Ce document dans lequel sont consignés divers P.V. d’audition met en cause les agissements et les relations de Marc Bourragué, à l’époque substitut du Procureur de la République, chargé des affaires financières à Toulouse .

 

Sur le meurtre de Line Galbardi, des procès verbaux font état de la présence d’un magistrat sur les lieux du crime avant même l’arrivée de la police. Plusieurs auditions de policiers et d’un commissaire témoignent de la présence de Bourragué, qui avait démenti avoir été sur place. Après avoir dit qu’il ne connaissait pas Patrice Alègre, Marc Bourragué a dû reconnaître qu’il l’avait bien rencontré une fois lors d’un apéritif à son domicile. Mais en fait,  différentes pièces attestent que plusieurs témoins, à des moments différents, les ont vus ensemble dans des restaurants ou au domicile d'Alègre. Concernant Fanny, que Marc Bourragué nie avoir connu, le rapport indique que ses enfants ont été placés à l'association sauvegarde 31 dont le substitut est un membre fondateur, et un ancien restaurateur qui a employé Fanny atteste l'avoir vue avec Bourragué. Monsieur Bréard s’étonne que les dénonciations réitérées de l’administration fiscale concernant Marc Bourragué aient pu être ignorées de sa hiérarchie et notamment qu’un dossier pénal le mettant en cause ait été instruit par Marc Bourragué lui-même. Différentes affaires montreraient enfin que le substitut aurait pu tirer divers avantages financiers de part sa fonction.

 

L'affaire Alègre est par ailleurs ressortie en 2005 suite aux interviews donnés par Charles Louis-Roche et sa sœur Diane au sujet de la mort de leur père, Pierre Roche, président de chambre à la cour d'appel de Nimes, décédé le 22 février 2003, en pleine affaire Alègre. Pour eux, leur père a été victime du réseau dans lequel il assouvissait lui-même ses pulsions sexuelles.  En août 2002 des images érotiques de la femme de Pierre Roche apparaissaient sur un site anglo-saxon et étaient ensuite publiées dans le magazine Entrevue. 

 

 

Le magistrat porte plainte. L'enquête menée par la police fait converger les soupçons sur sa première femme, Christiane Laget, et son fils Charles-Louis. Le juge d'instruction les met tous les deux en examen pour «diffamation aggravée, atteinte à la vie privée». Christiane Laget et ses deux enfants, Charles-Louis et Diane, décident alors de mener une contre-offensive sur Internet. Ils ouvrent un site où ils crient leur haine envers Pierre Roche, homme «corrompu», «mari et père indigne, violent et pervers», «écoeurant partouzeur, consommateur à la chaîne de prostituées en tout genre», qui leur aurait fait vivre «un enfer au quotidien».

 

Selon ses enfants, Pierre Roche va brusquement se réconcilier avec eux et leur rendre quelques visites pour se confier sur des soirées regroupant des gens d'influence, des pratiques rituelles avec des scarifications, des tortures pratiquées sur des cobayes. Selon ses enfants, Pierre Roche avait de longue date accumulé des dossiers compromettants sur un grand nombre de personnes. Vers la fin, leur père semblait avoir perdu complètement la tête et il aurait passé toute une nuit à brûler des documents qui étaient peut être en fait son  assurance-vie.

 

Pierre Roche décède le 22 février 2003 dans des circonstances non élucidés. Les enfants disent n'avoir été prévenus qu'après que le corps de leur père ait été incinéré. Ils prendront Me Collard comme avocat, l'ex-avocat de Patrice Alègre (!), qui leur a directement écrit pour leur proposer de les défendre. Mais Charles-Louis Roche parlera de cette démarche dans les médias alors que le démarchage est formellement interdit dans la profession d'avocat. En janvier 2006, il décharge Me Collard de ses intérêts après le déclenchement d'une polémique.... La condamnation de Charles-Louis Roche par le Tribunal Correctionnel de MENDE pour la diffusion des images sera confirmée en appel en janvier 2006. Rien n'a pu depuis prouvé un véritable lien entre les deux affaires.

 

Comme beaucoup de tueur de série s'en étant pris aux femmes, Patrice Alègre a une forte cote auprès d'admiratrices et ne fait plus parler de lui aujourd'hui que pour ses demandes en mariage, une union qui consituerait un avantage certain pour obtenir un aménagement de peine. Il a été incarcéré à quelques mois près en même temps que Guy Georges, et ils pourront demander à sortir en 2019 ou 2020. La loi sur la rétention de sûreté ne s'appliquera pas à leurs cas. Le conseil constitutionnel ainsi que la cour européenne des droits de l'homme ont en effet jugé que le principe de non rétroactivité des lois pénales devait s'appliquer. Ils ont été condamnés bien avant l'entrée en vigueur de la loi. Cependant, quand bien même la période de sûreté sera dépassée, tout aménagement de peine devra faire l'objet d'une décision judiciaire.

 

 

 Virginie IKKY pour  Greffier Noir

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



19/04/2012
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