Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

Henriette CAILLAUX - l'assassinat du Directeur du Figaro

 Par Virginie Ikky,

 

Le 14 mars 2009

 

 

 Le 16 mars 1914, Henriette CAILLAUX demande à être reçue dans le bureau de Gaston CALMETTE, directeur du FIGARO. Elle est élégante, distinguée, mariée au ministre Joseph CAILLAUX, et vide son revolver sur Gaston CALMETTE. Elle attend calmement la police et dira pour expliquer son geste ; " il n'y a plus de justice, le revolver seul pouvait arrêter la campagne ".

 

La cause de tout cela ? c'est la campagne féroce à laquelle le FIGARO participe contre Joseph CAILLAUX, ministre des finances, qui pour redresser la France a décidé d'instaurer un impôt sur le revenu. Chaque jour, des éditos attaquent en rafale Joseph CAILLAUX. C'est la curée contre le ministre et les coups les plus durs viennent du FIGARO, qui se livre à une intrusion intolérable dans la vie privée des époux CAILLAUX. Le FIGARO a en effet récupéré auprès de la première épouse de Monsieur CAILLAUX, Berthe GUEYDAN, une correspondance coupable, qui paraît bien anodine aujourd'hui. C'est la correspondance entre Monsieur CAILLAUX et sa future épouse Henriette. Malheureusement, ceux-ci sont encore unis par les liens sacrés de leurs premiers mariages respectifs lorsqu'ils s'écrivent. La morale bourgeoise de l'époque est sévère pour la femme adultère et Madame CAILLAUX est déshonorée. Joseph CAILLAUX devient la risée du tout-Paris et des chansonniers.

 

On dispose de peu de renseignements sur Henriette CAILLAUX née RAYNOUARD en 1874. Elle vit un mariage sans histoire avec son premier mari et ses deux enfants, mais sa vie est bouleversée le jour où elle rencontre Joseph CAILLAUX.  Politiquement, un divorce est risqué, et Joseph CAILLAUX prend la précaution de quitter son épouse après les élections législatives au cours desquelles il se présente dans la Sarthe. Henriette épouse donc Joseph CAILLAUX en seconde noces.

 

Joseph Caillaux, exerçait la fonction de Ministre des Finances dans le gouvernement du cabinet Doumergue, lorsqu'il eut à subir des attaques politiques virulentes orchestrées par ses adversaires, Aristide Briand et Louis Barthou. Ces derniers, bien décidés à en finir avec lui , ont chargé Gaston Calmette directeur du journal Le Figaro, d'organiser l'offensive ; ils veulent abattre Caillaux qui selon eux menace le capital, et surtout, ils l'accusent de germanophilie et d'intelligence avec cette puissance. Le Figaro s'est d'ailleurs procuré un autre correspondance, des télégrammes prouvant que Joseph CAILLAUX a négocié avec l'Allemagne.

 

excelsior henriette CaillauxPrésident du Conseil et ministre de l'Intérieur de juin 1911 à janvier 1912, Joseph CAILLAUX a négocié avec l'Allemagne lors du " coup d'Agadir " la convention de novembre 1911 réglant pacifiquement l'affaire marocaine. Afin d'affirmer les prétentions allemandes dans la région, Guillaume II, roi de Prusse et empereur d'Allemagne, tente d'installer en 1911 une base navale sur la côte marocaine. Joseph Caillaux négocie un accord aux termes duquel, en contrepartie du contrôle sur le Maroc, la France cède une partie du Congo à l'Allemagne.

 

Joseph CAILLAUX est aussi coupable d'avoir introduit l'impôt sur le revenu. C'est une révolution même si son taux ne dépasse pas 4% ! Le nouvel impôt vient en complément des "quatre vieilles" : contributions foncière, mobilière, patente et impôt sur les portes et fenêtres. Ce dernier a disparu tandis que les autres ont changé de nom. Président du Conseil le 27 juin 1911, Joseph CAILLAUX use de son influence pour ajouter à son impôt la progressivité en fonction des revenus. Cette réforme décisive fait l'objet d'un long marchandage. Elle est en définitive adoptée en 1913 en échange d'une prolongation du service militaire à 3 ans !

 

Joseph Caillaux

Le Figaro menace bientôt de publier les télégrammes qu'on appellera les "verts d'agadir". CAILLAUX essaie par tous les moyens d'empêcher la publication de ces télégrammes. Il se rend à l'Elysée pour faire intervenir Raymond POINCARE auprès de Gaston CALMETTE, son ami. Mais il n'y a aucun recours. Rentrant chez lui, il est exaspéré et ne remarque pas que son épouse part tranquillement faire des courses. Henriette va chez un armurier et achète un pistolet. Après s'être fait expliquer le maniement, elle se rend au Figaro et assassine Gaston CALMETTE.

 

L'émotion dans le pays est à son comble. La campagne dirigée contre CAILLAUX devient plus violente que jamais, on l'accuse d'avoir du sang sur les mains. A la fin du mois de mars, l'action française organise un rassemblement contre l'ancien ministre "assassin et vendu". Dans le procès qui s'ensuit, Mme Caillaux plaide coupable. Fait exceptionnel, le président de la République est cité à comparaître, bon nombre de personnalités sont astreintes au même régime. Les lettres produites au procès ne contiennent rien de politique, les soit disant révélations de Calmette se rapportent à une affaire de financier plus ou moins véreux, prétendument protégé par Caillaux. A cette époque, le féminisme commence tout juste à entrer et à poser son empreinte sur la société française, la défense, très habile, en la personne de Maître Fernand Labori (1860-1917), ancien défenseur de Dreyfus et de Zola, exploite les stéréotypes encore bien ancrés dans les moeurs. Sa défense repose en effet sur la faiblesse inhérente des femmes, pauvres créatures qui ne sont pas armées pour supporter les attaques auxquelles se livrent les politiques, trop immatures pour endurer les vicissitudes de la vie publique..

 


Le témoignage de la première épouse est un moment crucial puisqu'elle reconnaît qu'elle a adressé les lettres au Figaro. Elle dit "je suis l'épouse, moi".Elle parlera longuement et dignement, la voix entrecoupée de sanglots. Les plaidoiries des avocats sont également des moments forts. Maître CHENU pour la partie civile fit ce portrait de Joseph CAILLAUX :

 

«M. Caillaux a d'exceptionnelles qualités d'esprit, une mémoire prodigieuse, mais avec des lacunes et des défaillances inexplicables, une haute intelligence, mais dépassée par l'opinion que, visiblement, il en a, d'une ambition sans frein ni limite, mais curieusement impatiente des obstacles, comme législateur faisant les lois, comme ministre les faisant appliquer, mais ne pouvant, pour lui, en supporter le joug comme citoyen: étendant sa main souveraine sur les trois pouvoirs, cherchant à les réunir, alors que les lois et le bien de l'État exigent qu'ils soient séparés; voulant être obéi; autoritaire, décidé à briser ceux qui lui résistent, à faire fléchir et à écarter de sa route, par tous les moyens, ceux qui l'embarrassent et qui le gênent; bref un de ces hommes dont la puissance est faite de leur propre audace et de la crainte qu'ils inspirent...»

 

M. le procureur général Herbaux dans son réquisitoire reconnut l'intention criminelle et la préméditation. Mais il admit les circonstances atténuantes et il accepta même que fût écartée, «en raison des conséquences trop rigoureuses pour l'accusée», la circonstance aggravante de «préméditation absolument indéniable». C'était jeter un pont entre la condamnation aux travaux forcés et l'acquittement. Me Labori, avec son admirable éloquence et sa contagieuse émotion, se chargea de faire franchir à l'accusée ce passage encore si dangereux pour elle. Cette fois, Me Labori avait voulu assumer seul, et sans aucune intervention étrangère au barreau, la lourde responsabilité d'une défense qu'il lui plaisait de soutenir avec une très haute dignité. Aussi M. Caillaux dut-il, en auditeur silencieux, entendre les mots de sympathie que l'éminent avocat eut pour la victime. Par contre, Me Labori rendit hommage au caractère de M. Caillaux et s'appliqua à détruire l'impression produite par la déposition de Mme Gueydan: «Je ne veux pas, dit-il, rouvrir un dossier de divorce, mais il est une chose que je veux dire, c'est que si je paraissais croire que M. Caillaux n'avait pas de griefs contre Mme Gueydan, je ferais sourire tout Paris. M. Caillaux s'est conduit en galant homme.»

 

Le jury est en effet convaincu que le crime n'est pas le fait d'un acte prémédité mais d'un réflexe féminin incontrôlé, transformant le crime mûrement préparé en crime passionnel. En somme, faible femme, Madame CAILLAUX est quasiment considéré comme pénalement irresponsable en raison de ses passions toutes féminines. Le jury reconnaît également que les CAILLAUX ont été victimes d'une intolérable ingérence dans leur vie privée.  Labori obtient ainsi l'acquittement de sa cliente le 28 juillet 1914 sous les tollés de la salle. Le FIGARO titre le lendemain "le plus gros scandale de notre époque". Des militants d'extrême-droite saccagent le quartier du Palais de Justice. La guerre éclate quelques jours plus tard.

 

Joseph CAILLAUX connaitra par la suite une carrière politique mouvementée, arrêté par son ennemi CLEMENCEAU après la guerre en 1918 pour intelligence avec l'ennemi, puis réhabilité, il sera de nouveau ministre et sénateur. Il meurt à la libération, Henriette CAILLAUX est décédée un an avant.

                       

 

 

 

Virginie IKKY pour Greffier Noir

 

 

 



14/03/2009
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