Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

les soeurs Papin, les bonnes tueuses

Par Virginie Ikky,

 

Le 9 novembre 2009

 



 

soeurs papinChristine et Léa Papin étaient deux sœurs employées de maison, auteurs d'un double meurtre sur leurs patronnes le 2 février 1933 au Mans. Ce fait-divers tragique et le procès suscitèrent l'intérêt des français, aussi bien des couches populaires que des milieux psychanalytiques. Les crimes de femmes sont en effet rares et deviennent rarissimes lorsqu'ils sont commis par un duo de sœurs. Rien ne permettait en outre, en apparence, de prévoir un tel déchainement de violence. En apparence seulement..


Les soeurs Papin sont nées de l'union de Clémence Derée et de Gustave Papin. Clémence est une épouse infidèle et une mère peu maternelle. Le père est un homme faible et alcoolique. Clémence Derée souffre de tendances paranoïaques. Elle méprise le père et refuse qu'il interfère entre elle et ses enfants. Elle est le symbole même de la mère toute-puissante et dévorante, interdisant à sa progéniture de s'autonomiser. Au quotidien pourtant, elle s'en occupe peu, car elle en est incapable. La soeur ainée, Emilia, est violée à 10 ans par le père. Le divorce est rapidement prononcé mais l'inceste n'est pas dénoncé. Émilia est traitée en fautive et placée en maison de correction par sa mère.

               

soeurs papinNi Christine, ni Léa n'ont été élevées par leur mère, qui les a placées et déplacées à son gré tout au long de leur enfance et de leur adolescence, jusqu'à leur entrée chez les Lancelin. Christine et Léa ont assez souvent changé de maisons sur ordre de leur mère, qui considérait toujours leurs gages insuffisants. Clémence place Christine chez les Lancelin à 22 ans, et obtient deux mois plus tard que sa soeur soit engagée pour l'assister. Rapidement, entre l'aînée et sa mère, c'est la guerre ouverte. La jeune femme s'en plaint tant que, en 1928, Madame Lancelin, touchée par l'application de ses bonnes à leur travail, intervient directement auprès de Clémence Derée, pour que Christine et Léa gardent désormais leurs gages dans leur intégralité. Léa et Christine le perçoivent comme une marque d'affection. Désormais, les deux soeurs appellent Madame Lancelin « maman », en cachette. Elles sont dépeintes comme des servantes modèles par leurs anciens employeurs ainsi que par Monsieur Lancelin et les voisins et amis. Certains notaient cependant une sensibilité teintée teintée de bizarrerie chez Christine vis-à-vis des observations que pouvaient lui faire ses maîtres.

 

En 1929, soudainement, sans motif apparent et sans dispute, les deux soeurs cessent de voir leur mère. Madame Lancelin l'a manifestement remplacée. Clémence, interrogée sur l'événement, déclara ne pas avoir su pour quel motif ses filles ne voulaient plus la voir. Léa et Christine reprochent à leur mère les « observations » de Clémence, ce qui ne peut que souligner leur intolérance à la remarque. Désormais, Christine désigne sa mère par l'expression « cette femme ». Monsieur Lancelin et son beau-frère s'inquiètent fortement de cette rupture car elle perturbe visiblement les sœurs.

 

Les soeurs deviennent en effet de plus en plus taciturnes et repliées sur elles-même . L'image qu'elles ont de leur mère est mauvaise et elles transfèrent sur madame Lancelin ce lien haineux qui les unissait à leur mère. En 1932, alors que les Lancelin étaient en vacances, les deux sœurs, dans un état de tension et de surexcitation extrême, prirent contact avec le maire. Christine, approuvée en silence par Léa, tient un discours incompréhensible, dans lequel elle dit que leurs patrons les persécutaient et les séquestraient, accusant le maire de leur nuire plutôt que de les défendre. Il les avait alors priées de contacter de sa part le commissaire. Cet événement avait fait évoquer la folie au maire et au secrétaire général de la mairie du Mans, qui les avait déclarées « piquées ».


Le 2 février 1933, Madame et Mademoiselle Lancelin, partent de la maison une partie de l'après-midi. L'aînée des deux soeurs, Christine, repasse le linge, tandis que Léa, la cadette, nettoie. Pendant leur absence, le fer à repasser, tombé en panne, provoque une coupure de courant. Léa se rapelle la correction infligée par sa patronne 5 ans plus tôt, lorsqu'elle avait laissé par inattention sur le tapis un morceau de papier tombé de la corbeille. Madame Lancelin l'avait alors appelée pour la punir en la prenant par l'épaule et en la pinçant fortement, la mettant à genoux en lui ordonnant de ramasser. Étonnée de ce geste de mauvaise humeur inhabituel chez sa patronne, Léa l'avait relaté le soir même à sa soeur en ajoutant : « Qu'elle ne recommence pas ou je me défendrai ».

 

Au retour des patronnes, Christine informe Madame Lancelin de la panne du fer, ce qui entraîne une dispute entre Madame et l'aînée, qui rapidement dégénère en bagarre entre Christine, Madame et Mademoiselle. Christine ordonne à sa soeur d'arracher un oeil de Madame et le massacre démarre : Christine arrache un œil de Mademoiselle et le jette dans l'escalier. Léa l'imite, arrachant les deux yeux de Madame avec ses doigts. « J'aime mieux avoir la peau de mes patronnes plutôt que ce soit elles qui aient la mienne », répétera plusieurs fois Christine. L'aînée s'adresse à sa cadette pour lui annoncer qu'elle va les massacrer avec un couteau et un marteau. Ainsi armée, Christine relève la jupe de Mademoiselle, rabattant son pantalon pour lui entailler les fesses, disant à Léa que son couteau ne coupe pas. Léa va en chercher un autre. Les victimes décèdent après avoir reçu des coups de marteaux et de couteaux, ainsi que des ciselures à la longueur de la jambe faites. Les sœurs se lavent, se mettant au lit en peignoir, projetant de dire qu'elles s'étaient défendues d'une attaque de leurs patronnes.

 

soeurs papinA 20 heures, Monsieur Lancelin arrive chez lui et n'arrive pas à entrer. Il sonne sans succès et décide de faire appel à son ami commissaire, qui arrive avec des agents. A la lampe torche, les deux policiers découvrent l'horrible spectacle. Madame Léonie Lancelin et sa fille Geneviève sont atrocement défigurées. Leurs visages sont en bouillie, leurs yeux arrachés et l'autopsie prouvera qu'elles ont été énucléées vivantes. A côté des cadavres, des fragments d'os et de dents. Les jambes et les fesses des deux femmes sont tailladées de coups de couteaux. Leurs jupes relevées laissent voir l'ampleur des mutilations sur les parties charnues et le bas de la colonne vertébrale. Tout en haut de la maison, dans la chambre des bonnes, la police du  Mans tombe sur les deux sœurs, collées l'une à l'autre au fond du même lit. Elles avouent sans la moindre hésitation avoir commis le double meurtre de leurs patronnes.

 

La médiatisation s'enclenche dès le lendemain. Les sœurs ne sont guère photogéniques ni adeptes des déclarations chocs. Mais la passion monte en raison du clivage entre les deux camps : une grande partie de la population réclame vengeance, tandis qu'un public plus minoritaire et intellectuel s'empare de l'histoire pour faire des sœurs Papin les victimes de la lutte des classes. L'instruction ne permet pas de progresser grandement. Les deux sœurs ne sont pas capables d'introspection et ne font que répéter qu'elles n'avaient absolument rien à reprocher à leurs patronnes, possédant suffisamment d'économies pour chercher un autre travail, si elles avaient voulu les quitter. Elles étaient bien nourries, bien logées et bien traitées. En 6 ans, elles n'avaient d'ailleurs demandé aucune autorisation de sortie. Lors du temps libre dont elles disposaient, les deux sœurs se retiraient dans leur chambre, et ne sortaient que pour se rendre à la messe, coquettes et élégantes le dimanche matin. Elles ne liaient jamais connaissance avec un garçon ou avec les domestiques des maisons voisines, ni avec les commerçants du quartier qui les trouvaient bizarres. Une affection exclusive liait Christine et Léa qui s'étaient jurées qu'aucun homme ne les séparerait jamais. Cette affection va éclater au grand jour dans la prison des femmes. Dès son incarcération, Christine sombre dans le délire. Elle veut s'arracher les yeux, réclame sa sœur en hurlant, au point que la gardienne chef accepte de les réunir. Aussitôt, dans un état d'exaltation croissante, de folle passion, Christine entreprend de dévêtir Léa tout en la suppliant : « Dis-moi oui, dis-moi oui. » Les gardiennes doivent protéger Léa des assauts de son aînée.

 

Lors du procès, l'analyse du crime est malheureusement pauvre. Les jurés souscrivent au point de vue des experts Schützenberger, Truelle, et Baruk considérant le crime comme une crise de colère dégénérée en fureur par deux sœurs parfaitement saines d'esprit. Les experts ne tinrent pas compte des antécédents familiaux des deux sœurs (père alcoolique, violences conjugales, inceste sur la sœur aînée, un cousin aliéné, un oncle pendu) ni de la vie singulière qu'elles menaient. La déclaration du commissaire à propos de l'incident de la mairie s'est trouvée réduite à néant dans l'histoire du sentiment délirant de persécution des sœurs à l'égard de leurs patronnes. L'acharnement sadique sur les corps des victimes ne tenait pas comme argument de folie pour les experts, du fait que les criminelles avaient fait preuve de sang-froid en nettoyant leurs ustensiles et en se couchant après l'acte. La ressemblance avec la préparation d'un plat cuisiné n'a pas été relevée, ce qui va pourtant bien avec un acte insensé. Les multiples crises de Christine à la prison, et les déclarations des codétenues et des gardiennes à ce propos ont été tenus pour négligeables car Christine avouait avoir " joué la comédie ", ce terme ayant dans la région du Mans un sens différent du sens commun, puisqu'il signifie " faire une scène ".

 

A l'époque pourtant, un psychiatre, le docteur Logre, déplore qu'on n'ait « pas assez recherché la nature des liens unissant les deux soeurs ni attaché suffisamment d'importance aux blessures très caractéristiques des victimes, qui paraissent indiquer des préoccupations sexuelles délirantes ». Rival du docteur Truelle, l'expert chargé de l'affaire, il ne sera pas écouté. Effectivement, quand l'avocate de Christine, maître Brière, lui demande pourquoi elle a déshabillé Geneviève Lancelin  question essentielle négligée par l'ensemble des experts la jeune femme répond par une aberration : « Elle prétendait chercher quelque chose qu'elle aurait voulu avoir et dont la possession l'aurait rendue plus forte », car elle voudrait « changer de corps ». Mieux : Christine croit se souvenir que « dans une vie antérieure, elle a été le mari de sa sœur ». Les psychanalystes qui, par la suite, ont étudié le cas, voient dans cet aveu un symptôme du transsexualisme psychique presque toujours présent dans les psychoses paranoïaques les plus graves. De plus, le jour du drame, la fille Lancelin avait ses règles. Or, leur crime accompli, Christine et Léa ont barbouillé de ce sang menstruel le sexe de la mère. Pour les psychanalystes, ce geste hautement symbolique donne son véritable sens à la tragédie : à travers leur acte fou, les sœurs ont inconsciemment voulu saisir « le mystère du sexe, de la jouissance et de la vie ».

 

soeurs papinLe verdict, que Christine a reçu agenouillée, a condamné cette dernière à mort et Léa à 10 ans de travaux forcés. L'aînée a ensuite été graciée, et sa peine commuée aux travaux forcés à perpétuité. Christine a été transférée à la prison centrale de Rennes où elle a sombré dans un état dépressif avec refus systématique de toute alimentation. Elle a été ensuite hospitalisée à l'asile public d'aliénés de Rennes où elle est morte en 1937, de cachexie vésanique à l'âge de 32 ans. Léa quant à elle, décèdera à Nantes en 2001 l'âge de 89 ans.

 

Les sœurs Papin sont aujourd'hui passées à la postérité. Comme Violette Nozières à la même époque, elles ont acquis malgré elles un statut d'héroïne. Jacques Lacan, dans ses premiers écrits sur la paranoïa, désigna leur acte comme le modèle même du « passage à l'acte meurtrier » dans le cadre d'une « psychose paranoïaque. L'affaire a inspiré par la suite de nombreux auteurs. Jean genet a monté en 1947 une pièce de théâtre intitulée "les bonnes", qui sera adaptée au cinéma quelques années plus tard sous le titre "les abysses". Claude Chabrol a repris la trame dramatique du destin des sœurs Papin et l'adapta pour son film "La cérémonie, en 1995, avec Isabelle huppert et Sandrine Bonnaire. Le films " les blessures assassines" sorti en 2001 est lui une adaptation fidèle du fait divers.

 

 

Virginie IKKY pour Greffier Noir



09/11/2009
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