Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

Bardo, Hinckley, Bremer, les "celebrity stalkers"

 Par Virginie Ikky

 

Le 15 avril 2012

 

 

À la fin des années 1980, une jeune actrice nommée Rebecca Lucile Schaeffer était au début d'une carrière prometteuse quand elle fut tuée en 1989 par un fan dérangé, John Bardo. Ce fait-divers va enfin faire prendre conscience à Hollywood et à la justice américaine de la nécessité d'adapter la législation pour mettre hors d'état de nuire les stalkers.

 

Robert John Bardo a grandi à Tucson, en Arizona, et fut victime enfant d'abus physiques et psychologiques. Selon un de ses professeurs, Bardo était "une bombe à retardement sur le point d'exploser." Déjà à 13 ans, Bardo pris un bus vers le Maine à la recherche de Samantha Smith, l'enfant devenu célèbre pour avoir envoyé une lettre à Iouri Andropov. Les autorités le retrouve et le ramène à Tucson. Bardo est un bon étudiant, mais écrit à ses professeurs des lettres menaçantes. Il est hospitalisé deux fois en psychiatrie.

 

À 16 ans, travaillant pour un fast-food, il se passionne et vit par procuration avec la télévision. Il est devenu un fan acharné de la sitcom "Sam Suffit" et commence à être hanté par le personnage de Patti, joué par Rebecca Schaeffer. Il lui a construit un autel dans sa chambre à coucher : "Elle est entrée en ma vie au bon moment. Elle était brillante, jolie, son innocence m'a impressionnée. Elle s'est métamorphosée en déesse, en idole."

 

Comme des millions de fans, Bardo a commencé à lui écrire des lettres. Rebecca a répondu, écrivant que sa lettre était "la plus belle" qu'elle avait jamais reçue. Sur sa lettre, elle a dessiné un signe de paix, un coeur et l'a signé : "with love Rebecca.". En juin 1987, Bardo arrive aux portes du Studio Burbank où la sitcom était produite, portant un ours en peluche et un bouquet de roses pour Rebecca. Le garde ne le fait pas fait entrer. Bardo y retourne un mois plus tard avec un couteau, mais n'entre pas non plus. Plus tard, il voit le film Class Struggle, dans lequel Rebecca a une scène d'amour. Bardo en est bouleversé et la voit à présent comme une actrice immorale : il décide de la punir.

 

John BardoIl demande à son frère Edgar de lui acheter une arme à feu, rassemble les vidéos des émissions de télévision de Rebecca, orne sa chambre de douzaines des photos et expédie une lettre sinistre à sa soeur vivant dans le Tennessee, lui disant que s'il ne peut pas avoir Rebecca, personne d'autre ne l'aura. Le 17 juillet 1989, il appelle le bureau de son agent et essaie de découvrir où elle réside.

 

Il paye en vain un détective privé 250 $ pour la trouver. En fait, il lui suffisait de se rendre dans un bureau des permis de conduire et de payer un dollar en remplissant un formulaire pour obtenir ses coordonnées. Armé de ces informations, le 18 juillet 1989, Bardo sonne à l'interphone de l'actrice, qui vient vers lui car son interphone ne marche plus. Elle le voit au loin mais l'ignore. Bardo part se restaurer. Après environ une heure, Bardo retourne à la maison et sonne de nouveau. Rebecca Schaeffer se fait tirer dessus sur son pas de porte. Bardo s'enfuit. L'actrice décède à l'hôpital une demi-heure plus tard.

 

Les témoins ont vu un jeune homme portant une chemise jaune. Le lendemain, à Tucson, plusieurs automobilistes appelle le 911 pour rapporter qu'un homme court sur la route et veut se faire écraser. Arrêté, Bardo confesse spontanément le meurtre de Rebecca Schaeffer.

 

Bardo est extradé en Californie. Les avocats de la défense plaident l'irresponsabilité pénale en raison des abus subis durant son enfance. Bardo est reconnu coupable et condamné à la prison à vie sans possibilité de liberté conditionnelle le 20 décembre 1991. Le meurtre de Rebecca Schaeffer ainsi que le cas de Teresa Saldana ont motivé le Gouverneur George Deukmejian à signer une loi qui interdit au Bureau des permis de conduire de donner des adresses et a également abouti à la création de la première "Threat Management Team" au Ministère de l'Intérieur.

 

La californie adoptera également dans la foulée une loi réprimant sévèrement les stalkers, entrainant par exemple l'incarcération pour 25 ans d'un fan harcelant Steven Spielberg. L'actrice Theresa Saldana se battait depuis 1982 pour faire reconnaître le crime de harcèlement, après une agression brutale dont elle avait été victime en 1982.

 

John Hinckley se rendait célèbre à la même époque pour une tentative d'assassinat sur Ronald Reagan, qu'il disait avoir commis afin d'attirer l'attention de l'actrice Jodie Foster. Il s'était rendu en 1976 en californie dans l'espoir de devenir compositeur, sans succès. Après avoir visionné à de maintes reprises le film Taxi Driver, dans lequel Robert de Niro, après une déception amoureuse, projette d'assassiner un candidat à la présidence, Hinckley développa une obsession pour la jeune actrice Jodie Foster, qui jouait une prostituée dans ce film. Le même schéma revient sans cesse dans la fiction et la réalite : les meurtriers s'attachent à une figure féminine idéalisée, innocente, et deviennent violent lorsque leurs fantasmes sont contrariés.

 

Jodie FosterFrustré de ne recevoir aucune réponse à ses lettres écrites à Jodie Foster, Hinckley conçut des projets tels que détourner un avion ou se suicider devant l'actrice pour attirer son attention. Il finit par être convaincu qu'il pourrait gagner le cœur de la jeune femme en assassinant un président. Il entrepris de tuer Jimmy Carter mais fut arrêté pour port d'armes. Il retourna vivre chez ses parents, incapable de travailler et fut traité pour dépression. En 1981, il choisit de s'en prendre à Reagan et écrivit une dernière lettre à l'actrice :

 

« Ces sept derniers mois, je t'ai laissé des dizaines de poèmes, de lettres et de messages d'amour dans l'infime espoir que tu puisses développer de l'intérêt à mon égard. Bien que nous ayons parlé au téléphone quelques fois, je n'ai jamais eu le courage de simplement te rencontrer pour me présenter. [...] La raison pour laquelle je vais faire cela est que je ne peux plus attendre une seconde de plus pour t'impressionner. »

Le 30 mars 1981, John Hinckley tira sur le président Reagan, lorsque celui-ci quittait un hôtel après une conférence. Aucune des balles ne toucha directement le président, mais une rebondit sur le vitrage blindé de la limousine et frappa le président à la poitrine tandis que d'autres blessèrent également un attaché de presse et deux agents de police. Hinckley ne tenta pas de fuir et fut arrêté sur la scène même du crime. Reagan survécut à ses blessures après avoir été opéré à l'hôpital universitaire George Washington.

 

 

En 1982, Hinckley fut considéré non coupable pour raisons psychiatriques. Il fut interné à l'hôpital Sainte Elizabeth de Washington et obtint des permissions de sortie avec ses parents à compter de 1999. Ces droits lui furent retirés lorsqu'on trouva des objets liés à Jodie Foster à l'hôpital.

 

Trop accaparé par l'actrice, John Hinckley n'a sans doute jamais su qu'il avait été inspiré d'un fait divers réel, puisque TAXI DRIVER s'inspire lui-même de l'histoire d'Arthur Bremer, qui avait tenté d'assassiner en 1972 un candidat démocrate à l'élection présidentielle, Georges Wallace.

 

arthur bremerArthur Bremer est né à Milwaukee, dans le Wisconsin en 1950, déclarera sur son enfance qu'il se réfugiait dans la télévision pour échapper à sa triste réalité, et qu'il s'était créée la famille idéale avec des séries télévisées. Il était l'objet de moqueries à l'école et complètement isolé.

 

Après l'achèvement du lycée, en septembre 1970, Bremer a brièvement étudié la photographie, l'art, et la psychologie. Il a vite abandonné et prit un travail d'aide-serveur au club Sportif de Milwaukee. Bien que son employeur ait dit qu'il était un excellent employé, en 1971, Bremer est rétrogradé après que des clients se soient plaints de lui. Il consteste en vain sa rétrogadation puis quitte son travail.

 

Il trouve un travail à temps partiel dans une école primaire qu'il abandonne en février 1972. Le 22 mai 1971, son seul ami connu, Thomas Neuman, se tue en jouant à la Roulette russe. Le 18 novembre 1971, Bremer est arrêté pour port d'arme. Le psychiatre le déclare atteint de maladie mentale mais responsable. Arthur Bremer suit une psychothérapie. Il démarre à la même époque une relation sentimentale avec une jeune femme de 16 ans, Joan Pemrich, mais la relation se dégrade après qu'il ait affiché des images pornographiques. Il se montre également profondément dérangé à un concert du groupe blood sweat and tears en embrassant par surprise une femme au hasard et en sautant partout de façon incongrue.

 

Le 13 janvier 1972, il achète un calibre 38. Le 1er mars 1972, Bremer démarre son journal par les mots, "It is my personal plan to assassinate by pistol either Richard Nixon or George Wallace. I intend to shoot one or the other while he attends a campaign rally for the Wisconsin Primary." : "c'est mon plan personnel d'assassiner par arme à feu Richard Nixon ou George Wallace. J'ai l'intention de tirer sur l'un ou l'autre à la primaire du wisconsin." Il ajoute qu'il veut "to do SOMETHING BOLD AND DRAMATIC, FORCEFUL & DYNAMIC, A STATEMENT of my manhood for the world to see." Il veut entrer dans l'histoire par une action spectaculaire.

 



Arthur Bremer se met à suivre les réunions publiques. Le 13 avril 1972, à OTTAWA, paré dans un complet, portant des lunettes de soleil, avec un revolver dans sa poche, il a l'intention d'assassiner Nixon, mais la sécurité est très serrée à cause de la présence de manifestants anti-guerre du Viêt-Nam et des nationalistes Québécois. Ayant réalisé qu'il serait presque impossible d'assassiner Nixon, le 4 mai, il décide que Wallace aura "le destin" d'être sa victime, bien que son journal n'ait jamais montré le même enthousiasme que pour l'assassinat de Nixon. Arthur Bremer est en effet très désappointé. Wallace n'est pour lui qu'une cible de second choix et il se plaint dans son journal de la faible renommée du politicien à l'étranger. Malgré son manque d'enthousiasme pour assassiner Wallace, le 8 mai 1972, Bremer quitte son appartement de Milwaukee pour accomplir son forfait.

 

A Wheaton, dans le Maryland, Wallace tient un rassemblement dans un centre commercial le 15 mai 1972. Bremer est paré de lunettes noires, porte un badge, et applaudit ostensiblement Wallace. À un deuxième rassemblement, qui a eu lieu le même jour dans un autre centre commercial, à 16h00, Bremer colle son 38 revolver dans l'abdomen de Wallace et tire 4 fois. 3 autres personnes sont blessées. Wallace survivra.

 

Après l'arrestation de Bremer, son appartement est fouillé. On y trouve des badges de campagne de Wallace, un drapeau Confédéré, des boîtes d'obus, des magazines pornographiques, et des coupures diverses de presse, y compris une sur les difficultés de sécurité des hommes politiques. Dans le journal de Bremer, on trouve ce type de commentaires : "My country tis of thee land of sweet bigotry," "Never say colored, say Negro, so here is a negro card," "My blood is black," "Cheer up Oswald," "White collar, conservative, middle class, Republican, suburbanite robot," "A Thundering of hooves and out of the western sky came the colored man," and "If I live tomorrow then it will be a long time."

 

Son procès démarre le 31 juillet 1972. La défense soutient que Bremer est un schizophrène victime d'une abolition de son discernement au moment des tirs. Arthur Marshall, pour l'accusation, dit à la cour que Bremer, bien que dérangé et en besoin de traitement psychiatrique, était conscient de ses actes, rempli de haine et de sentiment d'humiliation. Le 4 août 1972, Bremer est condamné à 63 ans en prison. La sentence a été réduite à 53 ans le 28 septembre après un appel. Cent treize pages du journal de Bremer ont été publiées en 1973.


Wallace sera facilement élu gouverneur d'Alabama, en 1974 et 1982. Malgré l'existence de théories du complot, personne d'autre que Bremer n'a jamais été impliqué dans la fusillade. Ces théories ont fleuri sur le fait que Bremer n'avait quasiment pas gagné d'argent au moment de son crime et n'avait donc pas le financement pour payer ses voyages. Wallace pardonnera officiellement Bremer en 1995. L'ancien gouverneur de l'Alabama est mort le 13 septembre 1998. Arthur Bremer est sorti de prison en 1997. Il n'est jamais devenu célèbre comme il l'espérait. Il est sous surveillance électronique jusqu'en 2025 et doit subir régulièrement des évaluations psychiatriques.

 

 

Virginie IKKY pour  Greffier Noir

 



15/04/2012
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