Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

Docteur Sam Sheppard, le fugitif

Par Virginie Ikky,

 

Le 26 novembre 2010

 

                       


Dr Sam SheppardA l'aube du 4 juillet 1954, assoupi sur un sofa au rez-de-chaussée de sa luxueuse villa de Bay Village, banlieue chic de Cleveland, le jeune chirurgien ostéopathe Sam Sheppard est soudainement réveillé par des cris de cauchemar provenant de la chambre au premier étage où dort sa jeune épouse, Marilyn, enceinte de quatre mois. Il est assommé en entrant dans la chambre où sa femme git, à demi-nue, dans une mare de sang. Quand il revient à lui, il entend du bruit au rez-de-chaussée, puis voit un homme «grand, avec une grosse tête et des cheveux ébouriffés» s'enfuir en direction de la plage voisine sur les bords du lac Erié. Il se lance à sa poursuite, le rattrape, se bat avec lui, mais est une nouvelle fois mis KO.

Les policiers du comté de Cuyahoga ne croient pas le jeune notable, riche et arrogant. Le beau docteur, ex-champion du football local, issu d'une lignée de médecins, est revenu, après ses études en Californie, s'installer à Bay Village. Dans cette banlieue au bord du lac, il initie une clientèle dévote aux modernes vertus de l'ostéopathie, tandis que sa ravissante épouse, Marilyn, émoustille le voisinage en minishort et sillonne les eaux de l'Erié à ski nautique. Les policiers sont ravis de se payer le notable et ont de quoi l’accuser.

Le docteur a nié avoir des difficultés de couple, alors qu'il avait une maîtresse, et il ne peut pas expliquer comment son agresseur est entré dans la villa, où on n'avait trouvé aucune trace d'effraction. L’affaire fait la joie des tabloïds : la maîtresse détaille pour la presse locale leurs ébats dans sa Jaguar et dans une chambre d'interne de la clinique. L'affaire double les tirages des journaux, occulte les invectives du sénateur McCarthy et les amours de Marilyn Monroe avec Joe Di Maggio. Le médecin légiste de l’affaire, Gerber, est lui un ennemi personnel de Sheppard et l’accuse sans vergogne au procès.

 

Dr Sam SheppardLe docteur fut reconnu coupable du meurtre de son épouse, et emprisonné pendant dix ans avant que la Cour suprême n'annule sa condamnation en raison de la «mascarade» médiatique qui l'avait entourée. Après plusieurs appels rejetés, un juge de la cour fédérale des États-Unis fait droit à son recours fondé sur l'habeas corpus le 15 juillet 1964. On ordonne à l'État l'Ohio de libérer Sheppard et de lui accorder un nouveau procès. Le cas fut examiné par la Cour suprême des USA qui retint que la condamnation de Sheppard était le résultat d’une atmosphère de « carnaval », le juge ayant refusé d'isoler le jury, n'ayant pas ordonné au jury d'ignorer les reportages dans les médias, et parlant au chroniqueur de presse Dorothy Kilgallen avant que le procès ne commence en ces termes : "Well, he's guilty as hell. There's no question about it."

Au terme d'un second procès, en 1966, il fut acquitté, non parce qu'on le pensait innocent, mais parce que ses avocats avaient démontré qu'un procès équitable était impossible.

Entre-temps, il a perdu son honneur, son métier, son fils unique, Sam Jr (qui dormait dans une autre chambre au moment du crime) qui lui a été enlevé, son père et sa mère qui s'étaient suicidés de honte, lui-même ayant sombré dans la drogue et l'alcoolisme. Il fut même brièvement catcheur dans des bouges de Cleveland. En 1970, on le retrouva mort à 46 ans, étouffé dans son propre vomi. Son fils, Sam Jr ne l’oubliera pas et mènera le combat de l’innocence.

         
Un soir, en 1990, il reçoit un coup de fil bizarre. Un informateur anonyme (un ancien flic de Bay Village?) lui décrit l'assassin.» Il parle d'un laveur de carreaux auquel Marilyn, la victime, avait parfois recours, un dénommé Richard Eberling. A l'époque du meurtre, cet homme était soupçonné d'être l'auteur d'une centaine de cambriolages dans la région, et il a finalement été emprisonné à vie pour le meurtre d'une impotente dont il avait falsifié le testament. En mars 1996, Sam Junior lance une procédure pour l'innocenter officiellement : «En voyant des vidéos du feuilleton, à l'âge adulte, puis le film avec Harrison Ford, j'ai pensé à tout ce fric, à l'exploitation de notre famille.» 

 


 

C'est ainsi que Sam Jr entame une enquête avec l'aide d'une équipe bénévole d'avocats, de détectives et, surtout, du Dr Muhammad Tahir, un des experts les plus réputés du pays en matière de médecine légale. Aux termes de son enquête, il affirme prouver qu'il y avait bien un autre homme sur les lieux le matin du crime. Les analyses de l'ADN présent dans les échantillons de sang et le sperme recueillis prouvent en effet que ceux-ci n'appartenaient pas à la victime. Or ils ne peuvent être ceux du Dr Sheppard, qui ne portait aucune blessure au moment de son arrestation. Ils appartiennent donc probablement au mystérieux agresseur. On sait que Marilyn avait lutté et profondément mordu son assassin. Sam Jr affirme avoir identifié ce dernier: Richard Eberling, le laveur de carreaux qui purge une peine de prison à perpétuité pour le meurtre d'une autre femme.

 
Eberling Une agence de détectives privés, Amsec, offre gratuitement d'interroger, de la Floride à New York, plusieurs proches d'Eberling. Tous l'ont entendu, depuis 1954, confesser le crime. Reste à convaincre les autorités de Cleveland de rouvrir le dossier, et cela ne sera pas une mince affaire dans cette affaire où personne n’a intérêt à ce que l’on fouille.

Les avocats de Sam Junior devront d'ailleurs poursuivre le médecin légiste de Bay Village, émule de Gerber, pour qu'elle fasse enfin l'aveu qu’elle possède des armoires entières de pièces à conviction qu'elle a gardées secrètes lors des deux précédents procès :  Des cheveux, des dents de Marilyn prouvant que la victime avait mordu son agresseur.

 

Richard Eberling avait en effet bien travaillé chez les Sheppard deux jours avant le meurtre, et prétendu s'y être coupé un doigt en changeant un carreau, ce qui s'est révélé faux. Les policiers ont retrouvé chez lui un diamant appartenant à Mme Sheppard, qu'il dit avoir volé chez le beau-frère de cette dernière. En 1983, selon une infirmière des prisons, il se serait même vanté d'avoir tué l'épouse du Fugitif. Au terme de ses analyses, le Dr Tahir n'a pas établi formellement que l'ADN analysé appartient à Richard Eberling, bien qu'il «ne puisse le disculper» car il présente des caractéristiques communes avec les échantillons recueillis sur les lieux du crime. Impossible par ailleurs de prouver que cet ADN n'est pas celui du Dr Sheppard, puisqu'on ne le connaît pas. Mais Sam junior a fini d'être convaincu et décide de porter plainte contre l'état de l'Ohio pour l'emprisonnement injustifié de son père. Le procès a lieu en 2000. Entre-temps, Eberling est décédé en prison.

 
F. Lee Bailey, l'avocat de Sheppard pendant son nouveau procès de 1966, a insisté dans son témoignage au cours du procès qu'Eberling ne pouvait pas avoir été le tueur. Au lieu de cela, Bailey a suggéré qu'Esther Houk, la femme du maire de Village Bay, Spencer Houk, avait tué Marilyn dans une crise de la colère après la découverte de la liaison de Marilyn et son mari.

Les Procureurs de l’état ont soutenu que Sheppard avait mal accueilli la nouvelle de la grossesse de sa femme, et souhaitait continuer ses liaisons avec Susan Hayes et d'autres femmes. Le divorce étant à l’époque trop stigmatisant socialement pour sa carrière, il avait tué Marilyn pour sortir de son mariage. Les procureurs ont ainsi demandé pourquoi Sheppard n'avait pas appelé de l'aide, pourquoi il avait soigneusement plié sa veste sur le canapé-lit dans lequel il disait qu'il s'était endormi et pourquoi le chien - dont plusieurs témoins avaient dit qu’il aboyait vigoureusement contre les inconnus – n’avait pas réagi cette nuit-là.

Après dix semaines de procès, 76 témoins, le jury a délibéré en trois heures le 12 avril 2000, avant le retour d'un verdict unanime que Samuel Reese Sheppard n’avait pas prouvé que son père avait été emprisonné injustement.

Le cas Sheppard a tout d’abord inspiré la série le fugitif, de 1963 à 1966, où le docteur est condamné à mort et parvient à s’échapper lors d’un transport. Un film du même nom a été réalisé avec Harrison Ford en 1993.






Virginie IKKY pour Greffier Noir



26/11/2010
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