Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

Christian RANUCCI, la double peine des victimes

Par Virginie Ikky,
 

Le 2 février 2009

 
 
A la faveur du livre "le pull-over rouge" de Gilles PERRAULT, Christian RANUCCI est devenu le symbole des erreurs judiciaires. Guillotiné à l'âge de 22 ans, le jeune homme attire presque naturellement la sympathie sur les photos dont on dispose de lui, au contraire d'un  Patrick HENRY à l'allure fourbe, ou d'un  Lucien LEGER aux airs de fou. Mais les coupables n'en ont pas toujours l'apparence, et surtout, a-t-on bien lu la thèse alternative proposée par l'auteur ?

Christian RANUCCI fut l'un des derniers condamnés à mort sous la présidence GISCARD, le 28 juillet 1976, à l'âge de 22 ans, pour l'enlèvement et le meurtre de la petite Marie-Dolorès RAMBLA. Défendu par trois avocats devant la Cour d'Assises, dont le ténor du barreau marseillais Maître Paul LOMBARD, Christian RANUCCI est devenu post mortem le symbole de l'erreur judiciaire sous la plume de Gilles PERRAULT, « le pull-over rouge », que bien peu des journalistes qui le relaient ont dû lire.

 

Ainsi, l'émission phare sur les faits divers FAITES ENTRER L'ACCUSE est un monument à la gloire du travail de Gilles PERRAULT, et use de tous les artifices pour enfoncer la thèse de l'innocence. Alors que le principe de l'émission est de faire participer les témoins de l'époque, la plupart de ceux à charge de la culpabilité de Christian RANUCCI ont été escamotés. Peut-être étaient-ils décédés dira-t-on ? Et bien non puisque la défunte émission LE DROIT DE SAVOIR qui consacrait un reportage à cette même affaire quelques années plus tard avait elle fait, par exemple, témoigner Vincent MARTINEZ, témoin du délit de fuite, les enquêteurs marseillais de l'époque, dont celui qui a recueilli les aveux de RANUCCI, ou encore Eugène SPINELLI, le garagiste. Curieux oubli, surtout pour les enquêteurs, qui apparaissent toujours dans l'émission de France 2. L'autre participant vedette de l'émission animée à l'époque par Christophe HONDELATTE était Maître Jean-françois LE FORSONNEY, avocat de RANUCCI,  qui lui au moins témoigne de respect envers la famille de la victime, et de prudence. Jamais en effet ne l'entend-on dire que RANUCCI était innocent, pas plus que les deux autres avocats ayant participé au procès. Sans doute parce qu'ils ont lu le dossier.  Car les éléments à charge contre RANUCCI sont accablants. On pouvait difficilement en réunir plus au vu des techniques de l'époque.

 
époux Rambla parents de DolorèsMarie-Dolorès RAMBLA est enlevée en plein jour vers 11 heures 30 le 3 juin 1974 alors qu'elle joue avec son petit frère aux abords de la cité marseillaise où elle vit. Un homme aborde les enfants et demande à son petit frère, Jean-Baptiste RAMBLA, de l'aider à chercher son chien qui s'est perdu, et de faire le tour du pâté de maison. Quand Jean-Baptiste revient, sa soeur a disparu. La maman qui cuisine dans l'appartement appelle les enfants et découvre son fils seul. Le père qui rentre du travail pour manger commence les recherches et prévient la police. Seul autre témoin de l'enlèvement, à une cinquantaine de mètres de la scène, le garagiste Eugène SPINELLI. Mais la petite fille a suivi le kidnappeur sans rien dire dans sa voiture, et la scène n'a donc pas attiré l'oeil du garagiste. Celui-ci dira avoir aperçu au loin une simca 1100. Premier "biscuit" pour Gilles PERRAULT puisque RANUCCI conduit un modèle PEUGEOT. Et PERRAULT de gloser sur les compétences du carrossier qui serait formellement incapable de se tromper sur un modèle de voiture même aperçu au loin. C'est la version retenue dans le FAITES ENTRER L'ACCUSE, sans toutefois qu'Eugène SPINELLI n'ait les honneurs de cette émission. On comprend pourquoi en visionnant le DROIT DE SAVOIR. D'une part, les deux modèles de voiture se ressemblent fortement de dos, et d'autre part, le principal intéressé, Eugène SPINELLI, admet que n'ayant pas fait attention à la scène, vue de loin, il a pu se tromper.

 

Gilles PERRAULT affirmera également que Jean-Baptiste RAMBLA, du haut de ses 5 ans, a également témoigné que le kidnappeur circulait en SIMCA 1100. Fortiche ce gamin. Des journalistes admettront cependant dans LE DROIT DE SAVOIR que ce sont eux-mêmes qui, à force de questions, ont forgé le témoignage de l'enfant, qui à son âge ne pouvait bien évidemment pas reconnaître un modèle de voiture. Mais Gilles PERRAULT préfère inventer une soi-disant passion de Jean-Baptiste RAMBLA pour les voitures, et en faire un petit génie capable de reconnaître la plupart des modèles, ce qui a toujours été formellement démenti par les parents. Le papa a rappelé qu'il n'avait lui-même pas de voiture.

 

Christian Ranucci à l'EvêchéReste à savoir comment Christian RANUCCI se retrouve impliqué dans l'affaire, lui qui habite à Nice et non à Marseille, le lieu du rapt. La raison est simplissime : il n'y a aucun quiproquo, il n'est pas dénoncé par quiconque, il est  tout simplement aperçu avec un enfant sur les lieux de la découverte du corps de Marie-Dolorès, un terrain vague rempli de broussailles à quelques kilomètres de Marseille, et à l'heure où celle-ci a été tuée. Son immatriculation est donnée aux policiers par les témoins. Il est arrêté. Il correspond à la description physique donnée par Jean-Baptiste RAMBLA. Son couteau est souillé de sang, comme son pantalon. 

 

En effet, le jour de l'enlèvement, au carrefour de la Pomme, Vincent MARTINEZ a un accrochage avec un véhicule qui prend la fuite. Les époux AUBERT partent à la poursuite du véhicule, et l'aperçoivent garé sur le bas-côté un peu plus loin. Le conducteur est en train de fuir avec un enfant dans un terrain vague. Monsieur AUBERT tente de le rappeler et prend son immatriculation. Il redonne ensuite l'immatriculation du véhicule à Vincent MARTINEZ, qui en entendant parler de l'affaire, signale ce qu'il a vu aux gendarmes. Sur place, dans le terrain vague, le corps de l'enfant est retrouvé. Christian RANUCCI, grâce à son immatriculation, est arrêté. Il avoue lors de la garde à vue et se rétracte au cours de l'enquête.

 

Le titre du livre de Gilles PERRAULT ne doit rien au hasard. Il fait référence à un pull de couleur rouge retrouvé dans la champignonnière située sur le terrain vague, champignonnière dans laquelle RANUCCI a "séjourné" avec sa voiture le jour de l'enlèvement de Marie-Dolorès RAMBLA. Car Christian RANUCCI n'a jamais nié avoir eu cet accident ni avoir été bien présent sur les lieux du crime, et à l'heure du crime. Un lieu désert et inhospitalier faut-il le rappeler, où seuls les employés de la champignonnière sont présents ce jour là. Ce terrain vague est empli d'une puanteur assez repoussante et n'est pas un lieu de promenade. Le fameux pull-over rouge servira une contre-thèse d'un pervers au pull-over rouge sévissant à MARSEILLE et vrai coupable du crime. Un fantôme, double de RANUCCI, vu de personne, même pas de l'accusé...Preuve suprême de l'incompétence des médias et de la mauvaise foi de certains, ce pull-over rouge, qui n'a jamais servi à rien, est cité depuis quelques temps comme ayant permis de retrouver le corps de la victime : on l'aurait fait renifler à un chien qui aurait ensuite trouvé le cadavre. De quoi accréditer la thèse de l'innocence, sauf que c'est archi-faux !! Gilles PERRAULT ne le dit pas lui-même dans son livre. Si on a bien fait renifler le pull à un chien, c'est un gendarme qui a trouvé le corps en cherchant dans les broussailles, puisqu'au vu du témoignage de Vincent MARTINEZ et des époux AUBERT, plusieurs bataillons avaient été envoyés sur place.

 

les époux AUBERTLe jour du rapt, vers 18 heures, RANUCCI a été demandé de l'aide à un employé pour enlever son véhicule stationné au fond de la champignonnière et embourbé. Pourquoi est-il arrivé là, dans cet endroit sale et humide s'il est innocent? Pour faire une petite halte et manger dira-t-il. C'est le premier mystère de la thèse de l'innocence de Christian RANUCCI, puisque la champignonnière est située sur le terrain où gît le corps de Marie-Dolorès, là où on retrouvera également l'arme du crime, près de l'endroit où Christian RANUCCI a eu un accident de la circulation. Que pouvait-il bien faire là ?? Gilles PERRAULT dira qu'il était venu là pour cuver l'alcool bu à flot la veille sur MARSEILLE. Une thèse improbable au vu des manoeuvres à effectuer pour s'enfoncer dans le tunnel de la champignonnière. Ce n'est pas quelque chose que l'on fait en état d'ivresse.

 


 

Le pull-over rouge comme tous les indices trouvés sur place est placé sous scellé mais n'appartient pas à RANUCCI. Il a pu être oublié par un ouvrier de la champignonnière. Cet objet insignifiant en regard des témoignages, des aveux et des preuves matérielles contre RANUCCI servira à PERRAULT pour bâtir l'histoire de l'homme au pull-over rouge, le vrai kidnappeur, qui par un coup de génie insensé a réussi à substituer RANUCCI à sa propre personne, sans qu'on ne sache comment. Quant aux détails donnés par RANUCCI lors de ses aveux, ils auraient été dictés par les policiers.

 

croquis des lieux du carrefour de la pomme

A partir de là le roman démarre. Gilles PERRAULT accuse la police de MARSEILLE d'avoir fait avouer RANUCCI sous la violence, une technique des viets consistant à taper avec un journal derrière la tête. RANUCCI ne dira pourtant jamais ça et sera beaucoup plus inventif à son procès, puisqu'il accusera les policiers de lui avoir versé de l'acide sur le sexe. Une version des faits complètement ridicule qui fait sérieusement douter de la bonne foi et de la santé mentale de RANUCCI. Par ailleurs, c'est oublié que RANUCCI a avoué lors de sa garde à vue non pas lorsqu'il était à huis-clos avec les policiers, mais après avoir été formellement identifié par madame AUBERT, venue à l'Evêché tout spécialement. C'est oublié aussi que le couteau, que RANUCCI a enfoncé dans un tas de tourbe, est retrouvé avec une poêle à frire sur ses indications. Christian RANUCCI a également complété ses aveux d'un dessin des lieux du rapt. Un dessin où il manque un platane, ce dont Gilles PERRAULT conclut que le dessin ne veut rien dire, et qu'il lui a sûrement été dicté par les policiers. Des policiers qui ont donc également oublié le platane... Et le raisonnement repart dans l'autre sens, car si les policiers voulaient truquer l'enquête il l'auraient bien fait...

 

Mais le pull-over rouge a la vie dure, surtout que Gilles PERRAULT ressort l'histoire d'un pervers habillé en pull-over rouge, qui comme par hasard a tenté d'enlever des enfants dans une cité marseillaise en usant du stratagème du chien, qui plus est, en roulant dans une SIMCA 1100 grise. L'histoire vient de Madame MATTEI, rencontrée par la mère de Christian RANUCCI au parloir de la prison des BAUMETTES, le témoin star au procès de RANUCCI, qui n'est pas passée loin de l'inculpation pour faux témoignage. Tous les gens présents au procès diront qu'elle a fait une impression désastreuse, incapable de donner des détails de base. Vaine tentative des avocats de RANUCCI pour faire naître le doute dans la tête des jurés. Gilles PERRAULT dit lui évidemment que la pauvre a été bousculée par l'avocat général et par les avocats des parties civiles.

 

Il n'est donc pas besoin pour cette affaire de reprendre tous les petits éléments qui ne collent pas, Jean-Baptiste RAMBLA qui âgé de 5 ans ne reconnait pas RANUCCI lors des tapissages, Eugène SPINELLI non plus puisqu'il l'a vue de loin. ..En s'entêtant à plaider l'innocence avec arrogance, Christian RANUCCI avait même loué une grosse cylindrée pour partir à la fin du procès comme un prince, en proférant des accusations ahurissantes contre les policiers, il n'a laissé aucune chance à ses avocats. Les vraies victimes sont ailleurs.

 

 

 

Ces approximations et ce militantisme sur une fausse erreur judiciaire ont réussi à éclipser la petite victime et sa famille, qui malgré qu'elle ne se soit pas prononcée pour la peine de mort dans le procès, subit depuis la parution du livre de PERRAULT les foudres des partisans farouches de Christian RANUCCI. Car il faut bien souligner qu'à la souffrance de voir étaler dans les médias la thèse de PERRAULT, s'est ajoutée pour les parents de Marie-Dolorès celle de se voir harceler par des partisans de l'innocence de RANUCCI désireux de renverser les rôles et de faire de ce dernier le martyr de cette affaire. Quant à dire que c'est ce qui a détraqué Jean-Baptiste RAMBLA, le petit frère de Marie-Dolorès et l'a poussé à commettre un crime à son tour...L'attitude du père RAMBLA à l'audience de son fils, repoussant les journalistes, est en tous cas la démonstration de la profonde injustice qu'ont subi ces gens. L'avocat de Jean-Baptiste RAMBLA n'hésite lui pas à faire le lien :

 

Interview de Maître PESENTI, avocat de Jean-Baptiste RAMBLA, pour FRANCE-SOIR, sur la défense qu'il compte plaider :

 

Me JEAN-MICHEL PESENTI. Pourquoi le dossier Ranucci sera-t-il évoqué ?

 
"Jean-Baptiste Rambla est " le " témoin de l'affaire Ranucci, le dernier à avoir vu sa soeur vivante. Il avait 6 ans quand Ranucci arrive au volant de sa voiture et lui demande d'aller chercher son chien. Quand il revient, sa soeur a disparu. Et, depuis ce jour de 1974, il vit avec cette double culpabilité : il n'a pas défendu sa soeur et, lorsqu'il a été entendu par le chef d'enquête, le commissaire Alessandra, il n'a pas été formel sur la marque de la voiture ni sur le visage de l'homme qui a emmené Maria-Dolorès. Il faut comprendre qu'aujourd'hui son témoignage, son imprécision est la clé de voûte de la thèse des partisans de l'innocence de Ranucci. Cet enfant a été élevé dans un phalanstère de douleur dont il ne s'est extrait qu'en détention provisoire. En prison, il voit enfin un psychiatre toutes les semaines."

"A l'issue de sa garde à vue, lorsqu'il est présenté au juge André, Jean-Baptiste Rambla lâche cette phrase (NDLR : " Ranucci aurait dû nous prendre tous les deux, ma soeur et moi ") qui amène le magistrat à se rapprocher de la cour d'appel d'Aix et à annexer le dossier Ranucci au sien. Car il est certain que, pour comprendre l'affaire Rambla, on ne peut pas faire l'économie du crime de Ranucci."

"Elle est simple, puisque Jean-Baptiste Rambla a reconnu les faits. Vous noterez au passage que le juge d'instruction a requalifié le dossier en meurtre alors qu'au départ l'information visait également l'enlèvement et la séquestration de Corinne Beidl. Il a donc écarté le crime crapuleux et a considéré que mon client a agi sur une impulsion. Il risque donc une peine de trente ans et non plus la réclusion criminelle à perpétuité."

 

Jean-Baptiste Rambla a été condamné à 18 ans de prison.

 
              

 

Virginie IKKY pour Greffier Noir



05/02/2009
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