Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

le meurtre du bébé Lindbergh, l'apparition du kidnapping aux USA

Par Virginie Ikky,

 

Le 10 octobre 2009
                                                                     
 

Le kidnapping du bébé Lindbergh est pour beaucoup le fait divers du 20ème siècle. Et pour cause. Lorsqu'il se produit en 1932, le terme de kidnapping n'existe même pas encore et sera inventé suite à cette affaire. Cet événement constitue le premier enlèvement d'un enfant célèbre et la médiatisation est à la hauteur. En outre, cet horrible fait divers touche un héros de l'Amérique, un héros dont la naissance du premier enfant avait été célébré dans le monde entier.

 

Charles Lindbergh gagne une renommée internationale en devenant le premier pilote à relier New York à Paris, au cours d'un vol les 20 et 21 mai 1927, en trente-trois heures et trente minutes, à bord de son avion, le Spirit of Saint Louis, spécialement conçu pour l'occasion en à peine deux mois. Il gagne par là-même le Prix Orteig d'un montant de 25 000 dollars. Il gagne le titre de premier aviateur à avoir traversé l'océan atlantique.

 

Cependant, contrairement à une idée répandue, Lindbergh n'est pas le premier à traverser l'océan Atlantique en avion. Dès 1919, une autre tentative, moins célèbre, a été couronnée de succès, entre Terre-Neuve et l'Irlande du 14 au 15 juin 1919 par le capitaine John Alcock et le lieutenant Arthur Brown. Cette traversée fût cependant plus confidentielle car elle ne reliait pas deux grandes villes. Ainsi, seule l'aventure de Lindbergh jouit d'une véritable notoriété. Lindbergh reçoit la médaille Hubbard de la Société Géographique par le président des Etats-Unis, Calvin Coolidge, en 1929.

 

charles lindberghCharles Lindbergh est immédiatement adulé par les foules dès son arrivée à l'aéroport du Bourget à Paris. Il fait forte impression lorsqu'il demande à Gaston Doumergue de rencontrer la mère de Nungesser, un jeune pilote disparu quelques jours avant, à qui il souhaite présenter ses condoléances. À chacune de ses escales, durant son séjour en Europe, il est attendu par de nombreuses personnes qui espèrent l'approcher.


Il se marie en 1929 à une riche héritière également pionnière américaine de l'aviation, Anne Morrow.  Le couple fait construire une maison sur une colline isolée du New-Jersey, à quelques kilomètres de la ville de Hopewell. La naissance de Charles Lindbergh junior au milieu de l'année 1930 est accueillie dans la liesse, comme une suite heureuse au jeune couple à qui tout réussit. Le soir du 1er mars 1932, la nurse Betty Gow couche l'enfant à 19 heures. La famille devait aller chez les grands-parents mais l'enfant est un peu fiévreux. Dans la chambre de l'enfant, au premier étage, la fenêtre ferme mal car le bois est humide. A 22 heures, Betty Gow va voir l'enfant dans son berceau, mais il n'y est plus. Elle va voir si l'enfant est avec sa mère mais cela n'est pas le cas. Il n'est pas non plus avec son père au rez-de-chaussée. Les Lindbergh appellent la police immédiatement.

Le kidnappeur a laissé un mot de revendication, bourré de fautes et vraisemblablement écrit par un allemand au vu de certains termes. Il est dit de ne pas appeler la police et de préparer une rançon de 50.000 dollars. Le mot est signé de deux cercles rouges et bleus entrelacés.
Le kidnappeur a utilisé une échelle pour grimper jusqu'au 1er étage, échelle de grande qualité qui n'est pas vendue dans le commerce. On trouve également à proximité des lieux un ciseau de menuisier. Le scénario d'un enlèvement perpétré par un menuisier d'origine germanique se profile.


échelle kidnapping bébé LindberghCharles Lindbergh donne une conférence de presse le lendemain et dit vouloir collaborer avec le kidnappeur. L'émotion du public est énorme et chacun se transforme en détective amateur. La police doit gérer de nombreuses dénonciations. Dans un premier temps, c'est le personnel des Lindbergh qui est soupçonné car la police est persuadée qu'il y avait des complicités internes, pour connaître notamment la localisation de la chambre de l'enfant. La femme de chambre de Madame Lindbergh, Violett, en fera les frais et se suicidera au cyanure après un  interrogatoire serré au cours duquel elle rechignera à étayer son alibi, vérifié post-mortem.  De même, l'ancien chauffeur des Lindbergh, un marin allemand, passera tout près de l'inculpation. Heureusement pour lui, il pourra prouver qu'il a passé la soirée dans une pension de famille. C'est alors que le docteur Joseph Condon intervient. Ce monsieur de 70 ans se targue de pouvoir servir d'intermédiaire entre l'aviateur et le kidnappeur. Il accorde une interview dans un journal local du Bronx à NY. Quelques jours plus tard, le docteur reçoit une lettre du kidnappeur disant qu'il accepte son intervention. Charles Lindbergh donne son aval.


enveloppe kidnapping bébé lindberghLa remise de la rançon a lieu une nuit dans un cimetière. Le Docteur Condon remet une valise à un homme en échange d'une enveloppe avec des indications sur la localisation de l'enfant. La police a accepté de ne pas tendre une souricière mais a marqué les billets.  Le mot dit que l'enfant se trouve sur un bateau nommé le Nelly, amarré dans une baie de la côte est. Lindbergh s'y rend immédiatement avec son avion, mais ne trouve nulle part de bateau Nelly.  L'affaire revient au point de départ.

Après plusieurs fausses pistes, le 12 mai 1932, on annonce aux parents que le cadavre de leur enfant a été trouvé enfoui dans la forêt entourant leur maison par des livreurs. La nurse reconnaît le pyjama de Charles Junior. L'enfant est mort le soir-même de l'enlèvement. Il est certainement mort dans une chute car un barreau de l'échelle manque et a dû cédé lorsque le kidnappeur est redescendu de la chambre. Sinon, il a été tué d'un violent coup à la tête immédiatement. Le corps de l'enfant est incinéré et Lindbergh disperse les cendres à bord de son avion.
 
wanted kidnapping bébé lindberghLa police n'a plus à se soucier maintenant de préserver la vie de l'enfant mais ne peut guère mieux qu'attendre que les billets ne réapparaissent.  On en voit certains réapparaîtrent surtout dans des banques du Bronx. Une décision du gouvernement fédéral va aider l'enquête. En effet, avant la crise de 29, certains billets de banque appelés gold certificate pouvaient être immédiatement convertis en or dans les banques. En 1933, le Trésor américain décident d'arrêter le cours de ces billets.  Or, une grande partie des billets de la rançon sont des gold certifcate.

En septembre 1934, un pompiste est payé par un client avec des gold certificate, et quand il lui fait remarquer que cette monnaie n'a plus court, l'homme répond qu'il en a plein chez lui. Le pompiste relève l'immatriculation du véhicule et la rapporte à la police. Le 19 septembre 1934, Bruno Hauptmann est arrêté.
 
bruno HauptmannNé à Kamenz, Hauptmann fut soldat dans l'Armée allemande pendant la Première Guerre mondiale, combattant comme servant de mitrailleuse. Il fut blessé au combat et asphyxié pendant une attaque au gaz. Après la guerre, incapable de trouver du travail en tant que menuisier, il devint criminel. Avec un autre vétéran, il dévalisa trois maisons et vola deux femmes au cours d'une attaque à main armée. Il fut pris et condamné à cinq ans de réclusion, il en effectua quatre à la prison de Bautzen. Peu de temps après sa libération, il fut accusé d'un autre crime, mais s'évada de prison en sortant tout simplement par une porte qui n'était pas gardée. Il tenta d'émigrer aux États-Unis deux fois en s'embarquant clandestinement sur un navire, mais il fut découvert et reconduit à chaque fois en Allemagne. Pour sa troisième tentative en novembre 1923, il utilisa un déguisement et de faux papiers et réussit à entrer dans le pays. En 1925, il épousa Anna Schoeffler, une immigrée allemande qu'il avait rencontrée aux États-Unis. Le couple s'installa dans une maison du Bronx et eut un fils. Hauptmann travaillait comme menuisier et avait apparemment laissé son passé de criminel derrière lui.


Il est arrêté et les éléments à charge sont nombreux. Bruno Hauptmann se justifie tout d'abord sur les gold certificate, affirmant que c'est un certain Isidor Fish qui les lui a remis avant de rentrer mourir en Allemagne. Une expertise conduite sur l'échelle et l'atelier de menuiserie d'Hauptmann conclut que l'échelle vient de son atelier. Un graphologue atteste que Hauptmann a écrit les lettres. Hauptmann fut reconnu comme étant l'homme à qui la rançon fut remise par le docteur Condon. D'autres témoins ont certifié que c'était Hauptmann qui avait dépensé une partie des gold certificate de la rançon Lindbergh, qu'il avait été vu près du Domaine de Hopewell le jour de l'enlèvement et qu'il avait été absent à son travail le jour du paiement de la rançon.

Le procès suscita une large couverture médiatique et fut surnommé le « Procès du siècle ». Il se déroula à Flemington dans le New Jersey du 2 janvier au 13 février 1935. Le colonel Henry S. Breckinridge fut l'avocat de Lindbergh tout au long du procès et avait servi d'intermédiaire pour les négociations liées à la rançon, assisté de Robert H. Thayer . En février 1935, à l'issue du procès, Bruno Hauptmann qui clame son innocence est condamné à mort. Des comités de soutien se créent pour obtenir sa grâce, épaulés par le gouverneur du New Jersey, Harold G. Hoffman.

 


Celui-ci a en effet secrètement rendu visite à Hauptmann dans sa cellule du couloir de la mort avec Anna Bading, une sténographe parlant couramment allemand. Hoffman fait également du lobbying auprès des autres membres de la Cour de Révision et d'Appel et les presse de rencontrer Hauptmann, car il a un doute patent sur la culpabilité du menuisier.

Mais le gouverneur Hoffman fut incapable de convaincre les autres membres de la Cour de Révision et d'Appel de réétudier le dossier, et Hauptmann fut exécuté le 3 avril 1936 sur la chaise électrique surnommée Old Smokey (La Vieille Fumante). Hauptmann avait demandé un dernier repas se composant de céleri, d'olives, d'un poulet, de frites, de pois cassés, de cerises et d'un gâteau. Les journalistes présents lors de l'exécution déclarèrent qu'il alla à la chaise électrique sans dire un mot, mais selon d'autres sources il clama violemment son innocence.

Après l'exécution, Anna, la veuve d'Hauptmann, demanda et reçut la permission spéciale exigée pour faire sortir le corps de son époux hors de l'État du New Jersey. Elle l'incinéra au crématorium américain, également appelé Fresh Pond Crematory, dans le voisinage de Maspeth dans le Queens à New York. Les obsèques furent privées car la loi du New Jersey prohibe les obsèques publiques pour les criminels.

Six personnes seulement suivirent la cérémonie (la limite légale d'après la loi du New Jersey), mais une foule de plus de 2 000 personnes s'était rassemblée à l'extérieur. Anna Hauptmann avait prévu de retourner en Allemagne avec les cendres du défunt.

A la fin du XXe siècle, les preuves contre Hauptmann firent l'objet de suspicion. Par exemple, l'une des preuves était un numéro de téléphone gribouillé sur un carton dans son placard. Ce numéro correspondait à celui de l'homme chargé de remettre la rançon, le docteur Joseph Condon. Un juré a dit que c'était la preuve qui l'avait le plus convaincu, mais un journaliste a admis plus tard l'avoir écrit lui-même ! ! On a aussi prétendu que les témoins qui ont indiqué avoir vu Hauptmann près de la propriété des Lindbergh n'étaient pas fiables et que ni Lindbergh, ni l'intermédiaire ayant remis la rançon n'identifièrent de suite Hauptmann comme l'homme l'ayant reçu.

Par ailleurs, comme souvent dans les affaires impliquant des enfants, on a accusé la police d'avoir battu Hauptmann et intimidé d'autres témoins, et certains prétendent qu'elle a fabriqué ou falsifié des preuves telles que l'échelle. On a également la certitude que la police a falsifié les feuilles de présence d'Hauptmann et n'a pas tenu compte du témoignage de collègues certifiant qu'Hauptmann avait travaillé le jour de l'enlèvement.
                           
Pendant des années après l'exécution d'Hauptmann, des billets provenant de la rançon ont continué à réapparaître à New York et dans le New Jersey. Il furent tous rassemblés et détruits. Ceci et d'autres découvertes, conduisirent J. Edgar Hoover, le directeur du FBI, à s'interroger sur la conduite de l'enquête et le déroulement du procès. La veuve d'Hauptmann fit campagne jusqu'à la fin de sa vie pour la réhabilitation de son mari.

Aujourd'hui encore, de nombreuses personnes refont l'enquête et accusent les époux Lindbergh d'avoir voulu maquiller un accident domestique. De nombreux sites internet traitent du sujet. Il est vrai que l'histoire n'est pas sans invraisemblance. Que les enquêteurs ont longtemps soupçonné des complicités internes et que l'aura de Lindbergh et la découverte du cadavre du bébé empêchaient formellement d'enquêter sur les parents.

Cependant, l'émission Forensic Files sur la chaîne américaine Court TV, a demandé à des experts médico-légaux modernes de réexaminer les deux preuves principales retenues contre Hauptmann. Kelvin Keraga a conclu que l'échelle utilisée pour l'enlèvement était faite du bois provenant du grenier d'Hauptmann. Trois experts en graphologie, Grant Sperry, Gideon Epstein et le docteur Peter E. Baier, en travaillant séparément, ont tous trois conclu qu'Hauptmann avait écrit la demande de rançon. Ces résultats tendent à confirmer la thèse des premiers enquêteurs.

Fatigués d'être sous les projecteurs et toujours en deuil, les Lindbergh s'exilent en Europe en décembre 1935, près de Londres. Envoyé en Allemagne à la demande de l'ambassade américaine pour effectuer un rapport sur la Luftwaffe, Charles Lindbergh sera décoré le 19 octobre 1938 de l'ordre de l'Aigle germanique par Hermann Göring, qui lui montre en primeur de nouveaux avions. À cette occasion, il qualifie Hitler de « grand homme ». Il le juge moins dangereux que Staline.

Les déclarations maladroites de Lindbergh font peu à peu passer l'aviateur et ses fidèles du rôle de pacifistes proaméricains à celui d'antisémites sympathisants du Führer. Il change cependant d'avis après l'attaque sur Pearl Harbor, en décembre 1941, et assurera une cinquantaine de missions aériennes dans le Pacifique comme civil. Après la Seconde Guerre mondiale, devenu consultant pour la compagnie aérienne Pan Am, il narra sa célèbre traversée dans un livre, The Spirit of St. Louis, qui lui valut le prix Pulitzer 1954 .

De 1957 jusqu'à sa mort en 1974, Lindbergh eut une relation avec une chapelière allemande nommée Brigitte Hesshaimer, de 24 ans sa cadette. Ils eurent ensemble trois enfants : Dyrk (né en 1958), Astrid (née en 1960) et David (né en 1967). Les deux amants maintinrent leur relation dans une totale confidentialité. Astrid rendit l'affaire publique en 2003, deux ans après les décès de Brigitte Hesshaimer et Anne Morrow.

Lindbergh aura également deux fils, Vago (né en 1962) et Christophe (né en 1966), avec la soeur de Brigitte, Marietta Hesshaimer, et un fils (né en 1959) et une fille (née en 1961) avec son ancienne secrétaire particulière prénommée Valeska, issue d'une vieille famille de l'aristocratie militaire prussienne, soit au total treize enfants. Lindbergh passa les dernières années de sa vie sur l'île hawaïenne de Maui, où il mourut d'un cancer de la moelle épinière le 26 août 1974. Son corps fut incinéré, puis ses cendres dispersées autour de l'église de Palapala Ho'omau. Suite à ce faits divers, les enlèvements feront l'objet d'une législation spéciale transférant l'enquête au FBI et non plus à la police locale. Agatha Christie s'inspirera de l'affaire pour son célèbre crime de l'Orient Express.

 

 

Virginie IKKY pour Greffier Noir








10/10/2009
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