Le Greffier Noir, enquêtes et faits-divers

Un an avant WACO, le siège de Ruby Ridge

 Par Virginie Ikky,

 

Le 28 juillet 2010


   

Un peu plus d'un an avant les évènements de Waco, le nord de l'Idaho fut le théâtre d'un siège bien moins connu en France, celui de Ruby Ridge, au cours duquel la famille Weaver va tenter de tenir tête aux forces de l'ordre venues arrêter le père de famille. A la publication des "Ruby Ridge rules of engagement", qui autorisaient ni plus ni moins les snipers du FBI à tirer à vue sur les assiégés, de nombreux américains vont s'identifier à cette famille chrétienne survivaliste et se radicaliser. Le dénouement sanglant va un peu plus renforcer toute une partie de l'Amérique dans sa haine de l'Etat central, assimilé à une administration liberticide, contre laquelle il faut s'armer.

 

Au début des années 80, Randy Weaver, un ancien ouvrier d'usine de l'Iowa, qui fut béret vert dans l'armée de terre des États-Unis, décide de partir vivre avec sa famille dans l'Idaho et de rejoindre la mouvance survivaliste, car sa femme Vicki, leader religieux de la famille, pense que l'apocalypse est imminente. Ils s'installent dans un secteur montagneux, à Ruby Ridge, et y construisent leur maison. Vicki fait l'école aux enfants et la famille mène la vie de nombreux américains : autarcique, centrée sur la foi, la chasse, les armes, sur fond d'hostilité au nouvel ordre mondial et ses corolaires, comme l'administration américaine. Ces américains vivent dans environ une vingtaine d'états, mais principalement au nord-ouest du Pacifique, dans les cinq États suivants : Idaho, Oregon, Montana, Washington et Wyoming. Ces états sont le lieu de prédilection des milices et ont un intérêt particulier pour l'extrême droite. Ils sont ce que l'extrême droite appelle la « solution des 10% » ; en d'autres termes, ces cinq États, constituant 10% des cinquante États qui composent l'Union, sont revendiqués comme un « pays blanc » pour la population « aryenne » américaine.

 

En 1984, Randy Weaver et un voisin, Terry Kinnison, ont un contentieux sur une affaire de terrain pour 3.000 $, qui va coûter à Kinnison 2.100 $ à rembourser à Randy Weaver. Kinnison se venge et écrit alors des lettres au FBI et au shérif du comté, accusant Weaver de vouloir tuer le Pape, le Président et le gouverneur de l'Idaho. En janvier 1985, le FBI et le secret service commencent une enquête à son sujet.

 

randy weaver ruby ridgeEn février, Randy et Vicki Weaver rencontrent deux agents du FBI, deux agents du secret service et le shérif du Comté. Ils sont entendus pendant des heures. Le secret service soupçonne Randy d'être membre de Aryan Nations et de cacher des armes. Mais Randy nie et aucune charge n'est retenue.

 

Le 28 février 1985, Randy et Vicki Weaver déposent plainte au tribunal du comté contre leurs "ennemis" et les accusent de provoquer le FBI dans le but de mettre en danger leur famille. Le 6 mai 1985, Randy et Vicki Weaver envoient une lettre au Président Ronald Reagan pour s'excuser qu'il ait pu recevoir des menaces et expliquer que les "ennemis" de Randy peuvent lui avoir envoyé une lettre de menace en imitant sa signature. Cette lettre d'excuse sera citée par le procureur en 1992 comme le manifeste de la conspiration de la famille de Randy Weaver contre le gouvernement fédéral.

 

Les ATF (Alcool, Tabac et des Armes à feu) entrent en scène en juillet 1986 quand Randy Weaver est présenté à un informateur des ATF lors d'une réunion d'Aryan Nations. Randy Weaver avait été invité par Frank Kumnick, l'objectif initial de l'enquête ATF. Pendant les trois ans suivants, Randy et l'informateur se rencontrent plusieurs fois. En octobre 1989, l'ATF prétend que Randy a vendu à l'informateur deux armes à canon sciés, ce qu'interdit la loi fédérale. En novembre 1989, Randy accuse l'informateur ATF d'être un espion de la police.

 

Le tuteur de l'informateur, Herb Byerly, lui ordonne alors de ne plus avoir aucun nouveau contact avec Randy. En juin 1990, Byerly tente de faire pression sur Randy Weaver pour qu'il joue les indics dans Aryan Nations, en utilisant l'affaire des fusils à canon sciés. Quand Randy refuse, l'ATF engage des poursuites contre Randy Weaver et l'accuse d'avoir commis des vols à main armée.

 

Randy Weaver nie les charges de ventes d'armes, prétendant que l'informateur a acheté deux fusils de chasse légaux et les a raccourcis lui-même. Un jury fédéral le met en accusation en décembre 1990 pour fabrication et détention d'armes illégales, faits commis en octobre 1989, mais pas pour la vente. Kumnick avait aussi vendu une arme illégale à l'informateur ATF, mais son cas n'a pas été poursuivi. Des agents ATF se font passer pour des automobilistes en panne et arrêtent Randy et Vicki Weaver lorsque ceux-ci leur proposent leur aide. On notifie à Randy les charges contre lui, il sort sous caution et son procès est fixé au 19 février 1991. Le piège s'enclenche alors autour des Weaver qui ont à l'époque 4 enfants : Sara, 16 ans, Sammy, 14 ans , Rachel, 10 ans, et Elishiba, 10 mois.

 

Le 22 janvier 1991, le juge commet d'office l'avocat Everett Hofmeister pour défendre Randy Weaver. Hofmeister n'arrive pas à contacter Randy qui n'a pas le téléphone. Ce même jour, Randy appelle d'une cabine l'Officier Probatoire Karl Richins. Richins n'avait pas le dossier à ce moment-là, donc il demande à Randy de laisser ses coordonnées pour qu'il le contacte plus tard. Selon Richins, Randy ne lui a pas donné de numéro de téléphone. L'avocat Hofmeister envoie des lettres à Randy le 19 janvier, le 31 janvier et le 5 février lui demandant de le contacter pour travailler sur sa défense. Le 5 février, la date du procès est décalée d'une journée, du 19 au 20 février. Cependant, l'avis de renvoi n'est pas adressé directement à Randy, seulement à son avocat. Le 7 février, l'Officier Probatoire Richins envoie une lettre à Randy indiquant qu'il a reçu le dossier. Cette lettre comportait une erreur et indiquait que la date de procès était fixée au 20 mars.

 

Le 8 février, Hofmeister tente de nouveau de contacter Randy par lettre l'informant que le procès devait commencer le 20 février. Hofmeister contacte également des proches de Randy Weaver afin qu'ils fassent la commission à Randy de le contacter immédiatement. Quand Randy ne paraît pas le 20 février, le juge émet un mandat d'arrêt pour défaut de comparution. Le 26 février, Ken Keller, un journaliste, téléphone au Bureau Probatoire et demande si l'absence de Randy Weaver s'explique par l'erreur sur la lettre envoyée par Ritchins. En trouvant une copie de la lettre, l'Officier Probatoire En chef, Terrence Hummel, téléphone au tribunal et les informe de la date incorrecte dans la lettre. Hummel contacte également le bureau du US marshall et l'avocat, les informant de l'erreur. Le juge, cependant, refuse de retirer le mandat d'arrêt.

 

Les US Marshalls consentent à ne rien faire avant le 20 mars, pour voir si Weaver se présente au Tribunal. Mais ils sont court-circuités par le bureau du procureur qui convoque un grand jury le 14 mars. Le procureur ne présente pas la lettre de Richins et le jury met Randy Weaver en accusation pour défaut de comparution.

 

Avec un acte d'accusation émanant d'une cour fédérale, les US Marshalls avaient le devoir d'aller chercher le fugitif, qui était resté tranquillement dans sa maison. L'agence constitue en effet le bras armé des cours de justice fédérale. Mais Randy Weaver était animé d'une méfiance intense à l'égard de l'état fédéral, et la lettre de Ritchins avait encore accru sa paranoïa. Recevant des lettres contradictoires de son avocat et des services de l'état, Randy Weaver croyait plus que jamais à l'existence d'une conspiration contre sa famille et n'avait plus du tout confiance en la tenue d'un procès équitable. En outre, il était persuadé que son procès était le résultat d'un complot des ATF. A la venue des Marshalls, il refuse de quitter sa maison et s'y retranche avec sa famille et un ami, Kevin Harris.

 

Après des pourparlers qui échouent, les marshalls montent l'opération "Northern Exposure" pour capturer Weaver, et dispatchent des équipes de surveillance et des caméras autour de la maison.  Ce statut-quo va durer un an. Un an avant que les choses ne dérapent brusquement. Comme pour le siège de Waco, le nœud de l'affaire vient du fait que les Marshalls ont totalement surévalué la menace que pouvait constituer Randy Weaver. Se basant sur son passé de béret vert, les Marshalls sont persuadés que Randy Weaver va tirer à vue sur la moindre personne qui s'approche de sa maison. Le profil psychologique sur lequel ils se basent est un imbroglio d'informations qu'on leur a fournis sur Randy Weaver sans que la crédibilité de ces informateurs n'aient fait l'objet du moindre questionnement.

 

Le 18 avril 1992 se produit l'incident de l'hélicoptère de l'émission de Geraldo Rivera, animateur de l'émission TV "Now It Can Be Told". Le Marshall accuse Randy Weaver d'avoir tiré sur l'hélicoptère. Son rapport fait état du survol de la propriété des Weaver par un hélicoptère, mais ne fait mention d'aucun tir d'arme à feu. Randy accorde alors une interview dans laquelle il nie tout tir vers l'hélicoptère. Cette version des faits est confirmée par le pilote de l'engin. Néanmoins, le procureur va mettre en accusation Randy Weaver pour ces faits. L'opération Northern Exposure est ensuite suspendue pendant 3 mois.

 

                               

                                                                  

 

Le 21 août 1992, six marshalls sont envoyés pour déterminer des endroits appropriés afin de prendre en embuscade Randy Weaver. Ils sont équipés de lunettes de vision de nuit et de fusils M16. 1Ère équipe : Art Roderick, Larry Cooper et Bill Degan, tandis que David Hunt, Frank Norris et Joseph Thomas forment une équipe d'observation.

 

Roderick jette deux cailloux vers l'abri des Weaver pour tester la réaction des chiens. Les chiens sont alertés et l'ami de Randy, Kevin Harris, ainsi que le fils Weaver, Samuel, sortent les voir. Sammy Weaver dira à son père qu'il a cru que les chiens avaient senti la présence d'un grand animal ou d'un homme dans les bois. Les marshalls prennent alors des positions défensives plus reculées. Mais Randy Weaver d'un côté, et Sammy Weaver accompagné d'Harris de l'autre prennent la suite des chiens qui partent dans la forêt. Randy rencontre le premier des marshalls et s'enfuie en courant. Quelques minutes plus tard, un échange de coups de feu a lieu entre les marshalls, Sammy Weaver et Harris. Les marshalls diront que Roderick a tué le chien des Weaver et que Sammy a alors tiré dans la direction des Marshalls. Il sera abattu dans le dos. Le marshall Degan est tué par Harris.

 

Harris dira pour sa part que le chien est allé vers Roderick pour jouer et que ce dernier l'a abattu sans raison. Degan est sorti des bois tirant avec son M16 et a touché Sammy au bras. Le pauvre garçon a eu le bras quasiment arraché et a alors tenté de rejoindre son père. Harris a tiré sur Degan dans la poitrine. Cooper a tiré vers Harris, puis vers Sammy et l'a abattu dans le dos alors qu'il s'enfuyait.

 

Au procès de 1993, Larry Cooper a admis "Vous avez toutes ces choses compressées en quelques secondes.... Il est difficile de se rappeler qui a démarré." Le jury acceptera la légitime défense et acquittera Harris.

 

Après les coups de feu, Randy et Vicki vont récupérer le corps de Sammy. L'USMS alerte le FBI qu'un marshall a été tué et le FBI envoie l'Hostage Rescue Team de Quantico. L'agent Spécial Eugene Glenn de Salt Lake City est nommé responsable et la Police d'État d'Idaho, et les ATF sont mobilisés. Le 21 août 1992, le Gouverneur de l'Idaho Cecil Andrus déclare l'état d'urgence dans le Comté permettant au FBI d'utiliser l'arsenal de la Garde nationale de l'Idaho. Le siège démarre.

 

Le 22 août, deuxième jour du siège : le FBI déploie des snipers pour couvrir l'approche d'un transporteur blindé dans lequel sont installés les négociateurs. Avant le déploiement, on donne aux snipers leurs instructions, les "rules of engagement" qui déterminent les conditions d'emploi de la force.

 

Le document Ruby Ridge Rules of Engagement (ROE) est rédigé ainsi :

 

  1. Si n'importe quel homme adulte est vu avec une arme avant l'annonce de reddition, il peut et doit être tué si le tir ne met pas en danger des enfants

  2. Si n'importe quel adulte est vu avec une arme après que l'annonce de reddition soit faite et qu'il n'essaye pas de se rendre, la force mortelle peut et doit être employée pour neutraliser l'individu.

  3. Si l'opération est gênée par des animaux, en particulier des chiens, ils doivent être éliminés

  4. Pour n'importe quel sujet autre que Randall Weaver, Vicki Weaver, Kevin Harris, présentant des menaces de blessure mortelle ou grave, "the FBI rules of deadly force" sont en vigueur. La force mortelle peut être utilisée pour empêcher le dommage corporel mortel ou grave pour soi ou une autre personne

L'expression " deadly force" revient souvent dans ce document. La politique standard de "deadly force" du FBI était : "les agents ne doivent pas utiliser la force mortelle contre n'importe quelle personne sauf au besoin dans l'autodéfense ou la défense d'un autre, quand ils ont des raisons de croire qu'eux-même ou un autre est en danger de blessure mortelle ou grave. Chaque fois que cela est faisable, on devra donner un avertissement verbal avant que la force mortelle ne soit employée." Cependant, sous couvert des Ruby Ridge Rules of Engagement, la force mortelle contre les adultes pouvaient être utilisée sans la justification de légitime défense et sans aucun avertissement verbal.

 

randy weaver ruby ridge

Le 22 août, avant que les négociateurs ne parviennent à la maison des Weaver, le sniper, Lon Horiuchi, touche Randy Weaver dans le dos tandis qu'il sort voir le corps de son fils. Sara Weaver, âgée de 16 ans, et Harris courrèrrent ensuite vers la maison. Le sniper tua d'une balle en pleine tête Vicki Weaver, qui tenait son nourrisson dans ses bras sur le pas de sa porte, alertée par les coups de feu. Le sniper blessa également Harris à la poitrine. Les Ruby Ridge Rules of Engagement sont révoquées le 26 août, au vu du désastre auquel elles ont abouties. Les négociateurs parviennent enfin à mettre fin au siège. Harris se rend aux autorités le 30 août suivant, suivi le jour suivant des survivants de la famille Weaver, Randy et ses 3 filles. Tant Harris que Randy sont arrêtés. Les filles de Randy Weaver sont émancipées d'office. Randy Weaver sera acquitté de toutes les charges pesant à son encontre, excepté le défaut de comparution et la violation de ses conditions de mise en liberté sous caution, pour lesquelles il a été condamné à 18 mois de prison et à une amende de 10,000 $. Harris a été acquitté de toutes les charges. Horiuchi fera reparler de lui un an plus tard, car il fera partie de nouveau d'une équipe de snipers, celle encerclant WACO.

 

L'avocat de Randy Weaver et Kevin Harris accusa en 1993 les agents de l'ATF, les US Marshalls et le FBI de graves méfaits, ce qui conduisit le département de la justice à créer "Ruby Ridge Task Force", un groupe de travail qui rédigea un rapport de 542 pages. Le rapport n'a jamais été officiellement publié, bien qu'une version éditée ait circulé dans un service d'information pour avocats. Les questions persistèrent donc, suivies de 14 jours d'audition devant une commission du Sénat en octobre 1995, questions d'autant plus brûlantes que Waco s'était déroulé entre-temps. Les deux groupes de travail ont tous les deux concluent que les règles d'engagement "Ruby Ridge Rules of Engagement" étaient inconstitutionnelles. De nouvelles politique de "deadly force" furent adoptées, avec l'introduction de l'exigence d'une croyance raisonnable en un danger "imminent" de mort ou de blessure physique sérieuse.

 

Timothy McVeigh citera les événements de Ruby Ridge et de Waco pour justifier l'attentat contre le bâtiment abritant le FBI à Oklahoma City le 19 avril 1995. Les membres survivants de la famille Weaver ont intenté une action en indemnisation. Pour éviter le procès, le gouvernement fédéral indemnisera Randy Weaver de 100,000 $ et ses trois filles de 1 million de $ chacune en août 1995. Dans le règlement amiable le gouvernement ne reconnaît aucune responsabilité dans les morts de Sammy et Vicki Weaver.

 

Le tireur isolé Lon Horiuchi a été accusé d'homicide en 1997 par le procureur de l'Idaho, mais le procès sera préempté par la cour fédérale et rapidement enterré pour cause d'"immunité souveraine", ou sovereign immunity, un privilège de l'état fédéral qui le protège de toute poursuites. Randy et Sara Weaver ont écrit un livre en 1998, The Federal Siege at Ruby Ridge. Ils continuent de militer contre le nouvel ordre mondial et pour la vente libre des armes.

 

Virginie IKKY pour Greffier Noir

 



28/07/2010
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